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Avec les pélicans, là où se rejoignent la Mer Noire et le Danube

Aller à Vilkovo, c’est aller au bout du monde. Pour gagner cette petite bourgade, la dernière de la partie ukrainienne du Delta du Danube, nous avons longé, en marchroutka, un paysage de marais, de talus, de lacs, de champs brûlés par le soleil. Le minibus nous a lâché devant l’hôtel « Venecija », rue Lénine, en plein centre de la « Venise ukrainienne »…

Le Delta du Danube, qui s’étend sur près de 3500 kilomètres carrés, représente une précieuse réserve de la biosphère, protégé par l’UNESCO. Ce plus grand delta d’Europe est pourtant le théâtre de constantes rivalités entre les deux pays riverains, la Roumanie, désormais membre de l’Union européenne, et l’Ukraine. Le Danube est en effet un axe très fréquenté de navigation, et les Roumains accusent notamment les Ukrainiens d’avoir percé le canal de Bystroe au mépris des règles environnementales.

Ces conflits, le professeur Berlinski nous les avait expliqués à Odessa. Malgré son grand sourire et ses yeux mobiles, le professeur Berlinski ressemble à un homme que la vie a brisé. De petites lunettes sur le nez, un livre en main et une grande carte affichée au mur, Nikolai Berlinski explique à qui veut l’entendre le combat de toute sa vie : la protection du delta du Danube et de ses milieux naturels. « J’ai fait une crise cardiaque il y a quelques années, à force de me battre à l’académie des sciences de Kiev pour essayer d’empêcher l’Etat ukrainien de saccager le Delta. J’ai fini par démissionner pour raisons de santé », explique le professeur. Nikolai Berlinski travaille aujourd’hui pour l’Institut hydrologique d’Odessa, au cinquième étage d’un immeuble soviétique de la périphérie de la ville. « Je ne suis pas contre les canaux et encore moins contre la navigation sur le Danube, mais la façon dont on aménage le Delta est catastrophique pour l’environnement et contreproductive pour l’économie ukrainienne ».

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La controverse de Bystroe

En 2004, Kiev a en effet entrepris des travaux pour ouvrir à la navigation un bras naturel du delta situé en territoire ukrainien, le canal de Bystroe. Depuis le 14 mai 2007, et au terme de trois ans de travaux, cargos et porte-conteneurs peuvent rallier le Danube et l’hinterland européen depuis la Mer Noire. Des mois durant, des bulldozers ont dragué les sédiments et une digue maritime de plusieurs kilomètres a été construite dans l’estuaire ukrainien du Danube. Pour Kiev, l’objectif commercial est de taille, il s’agit de permettre à la centaine de navires ukrainiens qui transitaient chaque année par le canal de Sulina, en territoire roumain, de s’affranchir des taxes douanières roumaines, et d’ouvrir une nouvelle voie de navigation internationale susceptible d’apporter quelques devises supplémentaires à l’Etat ukrainien. « Sans même parler des conséquences environnementales, l’aménagement de ce canal est une idée stupide. Avec l’exploitation intensive des berges du fleuve, le Danube charrie des tonnes de sédiments qui font progresser le Delta d’environ 40 mètres chaque année, ce qui veut dire que maintenir une voie navigable en eau profonde nécessite de draguer continuellement le canal », souligne le professeur Berlinski. Une opération qui a peu de chance de se révéler rentable sur le long terme. Utilisé par la flotte soviétique à partir de 1958, le canal de Bystroe avait été abandonné à son sort en 1992, après l’indépendance de l’Ukraine, et s’est rapidement envasé.

« La protection du Delta doit se faire en coopération avec les autorités roumaines, les écosystèmes naturels ne connaissent pas les frontières », ajoute encore Nikolai Berlinski. Les sédiments dragués dans le canal de Bystroe sont rejetés à cinq kilomètres des côtes, puis emportés par le courant littoral qui se dirige du nord vers le sud. Ces derniers viennent donc se déposer à l’embouchure du canal de Sulina, l’autre voie navigable du Delta, située côté roumain, ce qui a le don d’agacer Bucarest, qui cultive déjà des relations pour le moins tendues avec l’Ukraine. Après la chute de l’Union soviétique, les deux pays se sont en effet disputé la possession de cinq îlots sur le Danube et le contrôle de l’Ile aux Serpents, située en pleine mer, à 45 kilomètres du port roumain de Sulina.

En 1998, un arbitrage américain avait confirmé l’appartenance de ces îles à l’Ukraine. En échange de son intégration à l’Otan, la Roumanie avait renoncé à ses revendications et signé un traité avec Kiev. Depuis, le conflit s’est déplacé sur la définition du tracé qui délimite la frontière maritime et les eaux territoriales des deux Etats. Une question de première importance quand on sait que 100 milliards de mètres cubes de gaz et 10 millions de tonnes de pétrole se trouveraient sous le plateau continental disputé. Porté par la Roumanie devant la Cour internationale de justice de La Haye, le différent a trouvé son épilogue le 3 février 2009. 20% de la zone contestée, soit 2.500 km2, a été accordé par la Cour à l’Ukraine et les 80% restant, soit 9.700 km2, à la Roumanie.

Ces conflits illustrent l’enjeu économique que représente le Delta. Porte d’entrée du réseau fluvial européen sur la Mer Noire, formidable réserve d’hydrocarbures, le delta du Danube est aussi une zone naturelle unique en Europe et un espace inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco depuis 1991. On y compte 1.200 espèces de plantes, 300 espèces d’oiseaux et 45 sortes de poissons d’eau douce. Alors que la partie roumaine du Delta est devenue une destination prisée et que les fonds européens ont favorisé le développement de l’écotourisme, la partie ukrainienne reste encore très isolée.

Vilkovo, la « Venise ukrainienne »

Arrivés à Vilkovo, nous avons vite appelé notre contact, Andrei Matveiev, un jeune herpétologiste, un expert des reptiles du Delta, travaillant pour la Réserve de la Biosphère. Il nous propose de loger dans les bureaux de la Réserve, un gros pavillon de la « banlieue » de Vilkovo, au bout d’une route poussiéreuse, mais également desservi par un canal. Nous y installons vite nos sacs, avant de partir rencontrer Tatjana, qui anime le centre de presse de la Réserve ukrainienne du Delta.

« Nous recevons les enfants des écoles de la ville pour les sensibiliser à la protection de l’environnement et nous organisons avec eux des actions concrètes. L’année dernière, en une journée, nous avons collecté plusieurs dizaines de kilos de plastique dans les canaux du village », explique Tatjana. Elle déplore l’abandon de la partie ukrainienne du Delta : « les fonds européens ont permis de développer l’écotourisme et une véritable conscience écologique en Roumanie, mais chez nous, rien n’est fait ».

Le développement récent du port moldave de Giurgiulesti est un autre motif d’inquiétude pour les habitants de Vilkovo (Lire). Tatjana considère Giurgiuleşti comme une « bombe à retardement », car les habitants des villes ukrainiennes d’Izmail, Reni ou Vilkovo boivent tous l’eau du Danube.

La petite ville de Vilkovo, surnommée la « Venise ukrainienne » en raison du réseau de canaux qui irriguent toute la bourgade, compte près de 8.000 habitants mais, ici comme dans les autres villes du delta ukrainien, la situation économique est catastrophique, malgré les promesses des dirigeants ukrainiens, qui assuraient en 2004 que le canal apporterait « 4.000 emplois à la région ». « Les gens partent, il n’y a plus de travail, le port et les usines soviétiques ont fermé », raconte le capitaine Nikolaï, ancien militaire reconverti en guide pour les touristes. « La seule activité encore rentable est de couper des roseaux pour les exporter en Hollande ».

Les communications sont presque impossibles avec la Roumanie, située sur l’autre rive, juste en face de Vilkovo. Il n’existe ni route, ni pont, et le bac qui reliait Vilkovo à Tulcea, la grande ville roumaine du Delta, a été interrompu. Pour aller en Roumanie, il faut donc entreprendre un voyage de plusieurs heures, sur de très mauvaises routes, « et maintenant que la Roumanie est dans l’Union européenne, il nous faut un visa », ajoute Tatjana, qui nous emmène visiter la ville.

Nous marchons sur les étroites passerelles de bois qui permettent aux piétons de se déplacer, longeant les canaux. Partout, des enfants jouent ou se baignent. Dans l’après-midi caniculaire, la ville semble endormie, mais les jardins sont bien entretenus, ainsi que les canaux, qu’il faut sans cesse nettoyer des sédiments. Ces derniers, séchés, permettent de confectionner les briques avec lesquelles sont construites les maisons.

Le vin des Vieux Croyants

La ville de Vilkovo a été fondée en 1742 par des Vieux Croyants, hostiles aux réformes de l’Église orthodoxe russe. Pourchassés par le pouvoir tsariste, ces derniers ont fui vers la Sibérie ou vers les marais insalubres du Delta du Danube, où ils ont fondé une étrange civilisation lacustre. La ville même de Vilkovo se compose de plusieurs dizaines d’îlots, et les Vieux Croyants ont mis en valeur toutes les terres disponibles le long des différents bras du Danube, cultivant de petits jardins et plantant de la vigne. Aujourd’hui encore, la grande majorité des habitants de Vilkovo appartiennent à cette communauté, restée très endogame.

Les Vieux Croyants s’interdisent le port de tout bijou en or, et s’habillent souvent de vêtements traditionnels, robes pour les femmes, caftans pour les hommes. Dès qu’ils atteignent l’âge de soixante ans, les hommes se laissent pousser d’abondantes barbes. Nous découvrirons un peu cette étonnante communauté, nous assisterons, discrètement, à la liturgie du dimanche, en compagnie de la dernière morte de la semaine, dont le cadavre ouvert est emmené dans l’église avant d’être conduit au cimetière, sur la remorque d’un tracteur.

Nous boirons aussi beaucoup de ce vin si spécial que produisent les Vieux Croyants. Il s’agirait d’un cépage d’origine française, mais les vignes poussent les pieds dans l’eau du Danube, sur les petites îles et le vin, d’une belle couleur de clairet, a un goût de fraise. Bu à grandes rasades, c’est un bon antidote à la chaleur moite du Delta.

Séjourner quelques jours à Vilkovo, c’est découvrir un petit monde original, habitué à survivre dans les conditions répulsives des marais. Sur les centaines d’îlots qui forment la bourgade, les hommes s’accrochent, malgré les aléas du temps qui passe et des régimes qui changent. Les moustiques, eux, sont toujours là.

A Vilkovo, il n’y a d’ailleurs pas que des Vieux Croyants. On y retrouve quelques représentants des innombrables communautés qui peuplent la Bessarabie, cette région aujourd’hui partagée entre Ukraine et Moldavie, mais qui fut aussi russe, bulgare et roumaine. Le gardien de nuit de la maison de la Réserve, Nikolai, est un Bulgare de la petite ville, sa femme est gagaouze. Dès le premier soir, Nikolai nous amène quelques bouteilles de vin, que nous dégustons sur la terrasse de l’étage en regardant le soir tomber sur les toits de Vilkovo. Plus tard dans la soirée, nous ferons griller des pommes de terre au lard dans la cuisine, avant de l’accompagner, fins saouls, pour sa tournée d’inspection vespérale des canaux et des barques de la réserve.

Au bout du fleuve, avec les pélicans

Le lendemain, nous décidons, nous aussi, de partir à la découverte des canaux. Le capitaine Nikolai nous propose de nous emmener jusqu’à la mer dans son étroite barque à fond plat. Le torse hâlé par le soleil et la casquette de marin enfoncée sur la tête, le capitaine Nikolaï, vieux militaire de carrière, a l’habitude de promener les visiteurs, tout en déplorant le déclin de sa ville. « Regardez ces canaux, ils sont envahis par les herbes folles et les bouteilles de plastique. Au temps du communisme, des inspecteurs venaient vérifier que tout était bien nettoyé. Aujourd’hui, les gens sont faignants, ils se laissent aller et bientôt on ne pourra plus circuler en ville ». La pollution devient gênante pour se déplacer dans les canaux et menace la santé d’une population qui consomme quotidiennement l’eau du Danube. « Nous buvons une eau qui a traversé la moitié de l’Europe et nous sommes en bonne santé », clame pourtant Nikolaï.

Incongrus au milieu du paysage de roseaux et de marais, des petits postes de la police ukrainienne surveillent tous les passages. Il faut montrer nos passeports avant de poursuivre la navigation dans la zone frontalière « Non, il n’y a pas de contrebande », assure le capitaine Nikolaï. « La frontière est bien plus hermétiquement fermée qu’au temps de l’URSS. Chez nous, le rideau de fer s’est renforcé ».

Au bout de quelques heures, nous arrivons enfin au point où les eaux du Danube rejoignent la Mer Noire. Le capitaine Nikolai attache la barque à son aviron solidement planté dans le sol boueux, et nous nous laissons glisser dans l’eau. Nous marchons doucement pour essayer de nous rapprocher d’une grande colonie de pélicans : les oiseaux nous voient venir, pas vraiment effrayés. Quand nous sommes à une vingtaine de mètres, ils se contentent de se déplacer, gardant la distance au fur et à mesure que nous essayons de nous rapprocher.

Nous nageons un peu. Au loin, dans la Mer Noire, nous voyons se dessiner la silhouette de cargos qui font route vers Constanta, Varna ou Istanbul.

Le capitaine Nikolaï, 57 ans, est vieux croyant. Il caresse ses joues encore glabres, en faisant les comptes : il lui reste encore trois ans avant de s’interdire l’usage du rasoir. En attendant, il continue à conduire les rares touristes qui viennent à Vilkovo jusqu’à l’estuaire du fleuve, non loin du canal de Bystroé, là où gîtent toujours de grandes colonies de pélicans et d’autres oiseaux sauvages.

Giurgiuleşti International Free Port

Nous profitons des douces soirées de Chişinau avec notre ami Mehdi, mais il nous faut trouver une solution pour rallier Giurgiulesti, le « grand port » de Moldavie, petit pays enclavé et sans accès à la mer… La distance n’est pas bien grande, à peine 200 kilomètres, mais, avec les routes moldaves, il faut compter 6 à 8 heures de voyage.

Mehdi a vite une solution à nous proposer : des copains pourraient nous conduire. Ils ont du temps, et se réjouissent déjà de l’expédition. Affaire conclue. Nous retrouvons Valentin, qui nous conduit au siège de Danube Logistics, une entreprise joint-venture contrôlée par la firme hollandaise EASEUR Holding BV, qui a obtenu en concession le port de Giurgiuleşti. Nous rencontrons Alexander di Leonardo, un jeune manager allemand et l’attachée de presse moldave, qui nous assure toutes les autorisations nécessaires. Il ne nous reste plus qu’à prendre la route, mais nous devons encore récupérer Slavic, un autre ami qui sera aussi de l’expédition. Celui-ci nous rejoint dans la cour de son HLM, muni d’un panier de cerises et de moult CD. Slavic, lunettes noires et traits tirés de la soirée de la veille, sera le DJ du voyage.

Valentin est un véritable professionnel de la conduite, il connaît bien les différences de qualité de l’essence que proposent les stations services du pays : pas question de s’arrêter à celle-ci, c’est trop cher, la suivante est connue pour couper à l’eau le carburant… Nous boudons ces établissements et, comme de juste, tombons en panne sèche à une vingtaine de kilomètres de Chişinau, sur un plateau désert.

Nous commençons à tendre la main pour essayer d’arrêter des voitures, mais Slavic, brusquement, se signe avec ferveur. « Poussons la voiture, la route finit par descendre dans quelques kilomètres et, en bas, dans le creux, il y a une station » – « Tu es sûr ? » – « Dieu est grand ». Nous entreprenons donc de pousser la voiture sous un soleil cuisant. Dès que la route se met effectivement à descendre, Valentin prend de la vitesse et nous le suivons à petites foulées… Heureusement, une vieille Dacia finit par s’arrêter, et un policier qui vient d’achever son service nous prend en stop. Et Dieu est grand, assurément : il y avait bien une station-service dans le creux, en bas de la route.

Nous repartons et roulons sans pause sur une route souvent défoncée par des ornières géantes. Nous nous arrêtons seulement pour une petite séance de photos devant le panneau qui marque l’entrée en « Gagauz Yeri », la région autonome de Gagaouzie. Mehdi est un grand spécialiste de ce petit peuple turc orthodoxe, qui a obtenu une autonomie territoriale en 1994.

Le territoire gagaouze n’est pas continu. Nous sortons de la Gagaouzie et y revenons, traversant les vastes vignes et les villes gagaouzes de Comrat et Vulcaneşti.

Plus nous approchons de Giurgiuleşti, plus la route se fait mauvaise, mais soudain, pour quelques kilomètres, nous découvrons une chaussée asphaltée de frais et un vaste panneau « Giurgiuleşti International Free Port ».

Il y a quelques années, ce « port » se limitait à un terrain vague entouré d’un mur, coincé entre les frontières roumaines et ukrainiennes. Giurgiuleşti se trouve en effet au confluent du Danube et de son affluent le Prout. L’Ukraine a rétrocédé quelques arpents de territoire à la Moldavie pour que celle-ci dispose d’un accès direct au Danube. Lors du précédent passage de Jean-Arnault, en 2005, le port était tenu en concession par une entreprise azerbaïdjanaise, mais tous les travaux étaient arrêtés. Depuis, le port a été cédé à Danube Logistics, et les Hollandais en ont fait le port le plus moderne du Danube.

Pour pénétrer dans les nouvelles installations portuaires, il faut présenter patte blanche, mais nous sommes attendus et aussitôt coiffés d’un casque de chantier et délesté de nos cigarettes et de nos téléphones portables. Tout est interdit pour qui veut s’approche du terminal pétrolier, et même les photographies doivent être prises à distance. Nous nous installons néanmoins dans un 4×4 rutilant de propreté de l’entreprise pour descendre jusqu’à ce terminal. L’ambiance évoque celle d’un bloc opératoire qui serait installé en plein air, au bord de l’eau, dans la moiteur étouffante qui monte du Danube et du Prout.

La chargée de communication du port nous explique que « deux à trois tankers » arrivent chaque semaine, et que le port respecte toutes les normes environnementales les plus strictes de l’Union européenne.

Le port est moderne, mais reste modeste : en-dehors des pétroliers, seuls quelques cargos viennent de temps en temps mouiller auprès du second terminal, dédié aux grains. Un terminal porte-containers est également en cours de construction. Nous inspectons le petit chantier. La chargée de communication boitille dans la poussière sur ses chaussures à talons. Elle nous expliquera qu’elle est originaire de la ville de Cahul, la petite capitale du sud moldave. Après des études d’anglais, elle a pu trouver ce travail « bien payé », dont elle se réjouit chaque jour, malgré les deux heures de transport qu’elle doit faire quotidiennement.

Les responsables de Danube Logistics mettent en avant la position « exceptionnelle » du port, situé « aux frontières de l’Union européenne », et directement raccordé au réseau de chemin de fer roumain, donc européen, et au réseau ukrainien, lui-même relié au réseau russe. Cependant, l’état catastrophique des routes bride sévèrement les ambitions du port. Le gouvernement aurait promis de refaire le réseau routier, mais rien ne vient encore.

Pour l’instant, le port de Giurgiuleşti ne vise guère qu’à desservir le marché moldave, notamment en produits pétroliers. EASEUR Holding BV, l’entreprise mère de Danube Logistics, possède également une chaîne de stations-services en Moldavie, Bemol. À Chişinau, Alexander di Leonardo nous avait assuré que « tout le pétrole venait de Grèce », un gage, à ses yeux, de qualité. Certes, mais ce n’est sûrement pas la solution la plus écologique : pour arriver à Giurgiuleşti, les tankers doivent remonter les Dardanelles et le Bosphore, avant de s’engager dans le Danube par le canal de Sulina.

Avec ses trois millions d’habitants, la Moldavie représente un marché étroit : les ambitions de EASEUR Holding BV peuvent-elles s’y limiter ? Malgré les assurances répétées de nos hôtes sur le respect des normes environnementales de nos hôtes, l’insistance sur l’intérêt de la position géographique du port, « aux frontières de l’Union européenne », finit par paraître louche : EASEUR Holding BV ne s’est-elle pas installée en Moldavie pour pouvoir opérer avec moins de contrainte qu’en territoire de l’UE ? Même à défaut d’une réponse assurée, la question mérite d’être posée…

En face du terminal pétrolier, des pêcheurs taquinent le poisson sur une île plantée au milieu du Danube, déjà en territoire roumain… Les responsables du port nous assurent que nous pourrions, sans crainte, boire l’eau du fleuve ou nous baigner autour des pontons du terminal. Plus tard, nous rencontrerons toutefois une responsable de la réserve écologique ukrainienne du Delta, qui nous confiera ses craintes : pour elle, Giurgiuleşti est une « bombe à retardement », car tous les habitants des villes situées en aval boivent, effectivement, l’eau du Danube. Que se passera-t-il le jour où, malgré toutes les protections prises, une pollution se produira ? Giurgiuleşti est le terminal pétrolier le plus en amont sur le Danube, même si celui-ci reste bien petit au regard des grands ports ukrainiens, comme Reni.

Danube Logistics assure la gestion du port, mais la capitainerie reste, bien sûr, sous contrôle de l’État moldave. Le port dispose également d’un terminal passagers, sous gestion publique : l’an dernier, un ferry hebdomadaire partait pour Istanbul, mais la liaison a été interrompue. Le port de Giurgiuleşti, toutefois, immatricule volontiers les navires, et plus d’une centaine de bateaux navigueraient déjà sous pavillon moldave de complaisance. Un record pour un pays qui ne dispose pas d’accès à la mer.

Nous ne pouvons que confirmer la chose, ayant nous-même navigué, de Trabzon à Sotchi, à bord d’un ferry battant pavillon moldave, immatriculé à Giurgiuleşti (lire « Un si long chemin vers la Russie »).

Après Giurgiuleşti, nous voulions descendre côté ukrainien du Delta. Un employé du port nous sert de taxi, et nous fait aisément franchir la frontière ukrainienne, qui ne se trouve qu’à quelques centaines de mètres. Il est difficile de trouver plus criante illustration de l’absurdité des frontières que dans cette minuscule zone de Giurgiuleşti : l’avancée territoriale moldave ne fait qu’un kilomètre de large, encadré par les frontières roumaines et ukrainiennes.

Après les assez longues formalités et la fouille d’un douanier ukrainien sourcilleux, nous mettons le cap sur Izmail, la grande ville ukrainienne du Delta, à une soixantaine de kilomètres, longeant les barbelés qui marquaient, autrefois, la frontière entre l’URSS et la Roumanie et qui n’ont toujours pas été détruits. Mehdi, notre ami roumanophone, commence à comprendre qu’il ne sera nullement en pays « inconnu » : c’est la première fois qu’il vient en Ukraine, mais partout dans l’ancienne Bessarabie, toutes les langues cohabitent, l’ukrainien, le russe, le gagaouze et le roumain qui lui permet de communiquer.

Après une nuit dans l’hôtel « Izmail », établissement fort défraîchi de la ville du même nom, il ne nous reste plus qu’à trouver un moyen de nous rendre à Vilkovo, la « Venise ukrainienne », tout au bous du Delta. Près de la gare routière, nous faisons vite affaire avec un chauffeur de marchroutka. L’aventure continue…

Tiraspol et la « communauté des États non reconnus »

C’est en Mercedes noire vitres teintées que nous avons fait notre entrée à Tiraspol, la capitale de la « République moldave de Transnistrie ». Notre chauffeur, une sémillante jeune femme blonde, avait su à merveille négocier notre passage avec les policiers et les douaniers tatillons de cette autre république non reconnue…

En vérité, à Odessa, nous avons eu un peu de mal à croire que le taxi commandé la veille était bien ce véhicule qui patientait sur la rue Richelievska. Le plus tendu de nous trois était probablement Alexandre, pourtant un habitué de la Transnistrie : il soutenait que nous devions taire notre profession de journalistes, ce qui risquait de poser quelques problèmes si les douaniers, s’avisant de fouiller nos affaires, tombaient sur le matériel de radio.

Alex avait très envie de nous faire découvrir Tiraspol, mais il ne faisait que transiter par la Transnistrie : son avion de retour pour Moscou partait effectivement de Chisinau, en Moldavie. La Transnistrie a fait sécession de la Moldavie en 1990, mais Tiraspol ne se trouve qu’à une soixantaine de kilomètres de Chisinau, et la route directe d’Odessa à la capitale moldave passe par la Transnistrie. D’ailleurs, on franchit sans encombre et sans contrôle la « frontière » entre le territoire sécessionniste et celui contrôlé par le gouvernement moldave. La seule difficulté consiste à pénétrer en Transnistrie.

Venant d’Ukraine, le poste frontière transnistrien ressemble à un vrai poste frontière d’un véritable État, et les fonctionnaires, la casquette toujours frappée de la faucille et du marteau, appliquent sans fantaisie une procédure longue et rigoureuse. Il faut passer par la douane, la police, les services d’immigration, puis enfin par la police des frontières… Notre chauffeur se saisit de nos papiers et négocie brillamment les trois premières étapes. Ce n’est qu’au dernier stade, celui de la police des frontières, que tout achoppe. Une policière met en doute la validité des papiers d’Alex, car la photographie de son passeport est légèrement décollée. Sommé de présenter d’autres documents, Alex finit par exhiber sa carte de presse, ce qui ne nous empêchera pas de passer.

À Tiraspol, notre premier soin est de trouver un hôtel. Alex en connaissait un, pas trop cher et assez central, mais il a fermé. Restent trois établissements : un bouge sur les quais du Dniestr, l’hôtel de la patinoire, très excentré, et le Timoty, « luxueux » établissement qui jouxte la fabrique de cognac Kvint, l’industrie phare de la république. Le cognac de Tiraspol est en effet justement réputé. Le Timoty, pour sa part, nous propose une suite au prix astronomique de 90 dollars. C’est ça ou rien, nous devons accepter.

Nous disposons, certes, d’une baignoire à remous, mais les remous ne marchent pas et nous n’obtiendrons qu’une eau jaune et boueuse. La chambre est infestée d’acariens et les voisins feront du tapage tard dans la nuit. Nous passerons à Tiraspol la plus mauvaise nuit de notre voyage dans l’hôtel le plus cher que nous ayons payé. Mais on se loge toujours cher dans les grandes capitales…

L’hôtel a cependant le grand avantage d’être central. Nous sommes à quelques centaines de mètres du Soviet suprême, des deux ou trois restaurants de la ville, de l’unique banque qui possède un distributeur de billets. Laurent aura recours à ses services : il lui faut du liquide pour acheter des maillots du fameux club Sheriff, la gloire du foot transnistrien… Avant de glisser la carte dans la machine, nous interrogeons prudemment une employée de la banque : « oui, oui, la tirette va marcher dans cinq minutes, mais attention, elle ne délivre que des roubles russes ! » Pourquoi dans cinq minutes ? La banquière doit-elle activer une manette pour que la tirette fonctionne ? En tout cas, l’opération sera couronnée de succès, et Laurent n’aura plus, ensuite, qu’à changer ses roubles russes pour des roubles transnistriens, car la Transnistrie, contrairement à l’Abkhazie ou à l’Ossétie du Sud, bat monnaie. On trouve d’ailleurs à tous les coins de rue des changeurs qui acceptent les dollars, les euros, les roubles russes, les hryvnias ukrainiennes et les lei moldaves – mais dans les commerces, il faut payer en roubles transnistriens.

Que faire à Tiraspol ? La presse est censurée, les négociations avec la Moldavie patinent, le président Smirnov et ses amis s’enrichissent… La routine, en somme. Alex, expert connaisseur du dossier, lance quelques pistes : le clan Smirnov serait en perte de vitesse, le président du Parlement ferait figure de nouveau favori de Moscou. Certes, mais avons-nous le temps et l’énergie de nous lancer dans les subtilités de la politique locale ? Alex lance une autre piste : les représentations diplomatiques des « pays frères », ou comment les différentes républiques non-reconnues coopèrent entre elles. Alex garde un souvenir ému de son dernier passage chez l’ambassadeur d’Ossétie du Sud, grand amateur du cognac local. Voilà assez pour nous convaincre.

Le quartier des ambassades

À Tiraspol, le « quartier des ambassades » est facile à trouver. Les représentations diplomatiques de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud se trouvent en effet dans un bâtiment de l’avenue Lénine, à quelques pas du Soviet suprême de la république sécessionniste.

En réalité, les deux ambassades se situent au premier étage d’un petit bâtiment appartenant au ministère de la Défense de Transnistrie. Les drapeaux des deux républiques caucasiennes flottent sur la façade, tandis que des vétérans en treillis arpentent les couloirs où se trouvent les services payeurs. Les bureaux qui abritent les deux ambassades sont souvent fermés. Occupée à tenir des comptes sur un boulier, une secrétaire du ministère de la Défense, lâche, par la porte entrouverte d’un bureau : « oh, les Ossètes, on ne sait jamais quand ils viennent travailler ! »

L’ambassadeur de la République d’Ossétie du Sud, Son Excellence Sergueï Vladimirovitch Surago finit pourtant par nous recevoir dans les deux petites pièces de la chancellerie. D’origine biélorusse, Sergueï Surago est citoyen de Transnistrie, mais il est également titulaire d’un des très rares passeports diplomatiques sud-ossète. En poste depuis un peu plus d’un an, il explique que l’Ossétie du Sud n’avait pas les moyens d’envoyer un ambassadeur à Tiraspol. Il représente donc l’Ossétie du Sud à Tiraspol, tandis que c’est un Ossète qui représente la Transnistrie à Tskhinval. Les relations diplomatiques sont pourtant au beau fixe entre ces trois confettis de l’ancien empire soviétique.

L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud sont, à ce jour, les seules républiques ayant reconnu la Transnistrie comme un État indépendant. Pour leur part, ces deux républiques sont un peu mieux loties : depuis 2008, elles sont reconnues comme des États indépendants par la Transnistrie et la République turque de Chypre du Nord, mais aussi par quatre pays membres des Nations Unies : le Nicaragua, le Venezuela, l’île Nauru et surtout la Russie…

La sécession transnistrienne, qui s’est soldée par une guerre sanglante avec la Moldavie, en 1991-1992, a été largement fomentée par Moscou, mais la république n’a pas été reconnue par la Russie. Sergueï Surago n’élude pas ce paradoxe : « en Ossétie du Sud et en Abkhazie, c’est un conflit ethnique. Les Abkhazes et les Ossètes ne voulaient plus vivre en Géorgie, et les Géorgiens ont même essayé de commettre des génocides à leur encontre. Chez nous, en Transnistrie, il n’y a pas de problème ethnique. C’est un conflit uniquement politique qui nous oppose depuis vingt ans à la Moldavie ». Mais pourquoi, même dans ce cas, la Russie ne reconnaît-elle pas la Transnistrie ? « Nous savons très bien que Moscou ne s’intéresse pas à la Transnistrie. Ce que veut la Russie, c’est conserver un instrument de pression sur l’ensemble de la Moldavie, pour garder ses frontières occidentales, face aux pays de l’Union européenne et de l’OTAN ».

Le discours, peu diplomatique, a au moins l’avantage d’être clair. L’ambassadeur n’est pas non plus bien flatteur à l’égard du pays qu’il représente. « L’Ossétie du Sud ? Pff, Il n’y a que 50.000 habitants et rien que des montagnes… Par contre, la Transnistrie est un vrai pays industriel et développé, qui compte plus de 500.000 habitants »…

Au petit club des républiques post-soviétiques non-reconnues, l’amabilité envers n’est pas forcément au rendez-vous, même quand l’on représente un des « pays frères ».

Il est vrai que l’Ossétie du Sud comme la Transnistrie ont bien du mal à apparaître comme des États viables. La première, ravagée par plusieurs conflits, très peu peuplée, est entièrement contrôlée par Moscou, tandis que la Transnistrie s’étend sur la rive gauche du Dniestr, le long des frontières ukrainiennes, sur une largeur qui, souvent, ne dépasse pas quelques kilomètres. Elle est peuplée de Russes, d’Ukrainiens et de Moldaves mais aussi de personnes originaires de toute l’ancienne Union soviétique, venues travailler dans cette région très industrialisée. Lors de l’éclatement de l’URSS, les habitants de cette improbable région firent sécession de la Moldavie roumanophone qui devenait indépendante. Il n’existe pas, toutefois, d’identité transnistrienne, comme l’ambassadeur Surago le reconnaît bien volontiers.

L’homme s’attache toutefois à développer les relations entre la Transnistrie et l’Ossétie du Sud. « Après la guerre de l’été 2008 avec la Géorgie », explique-t-il, « la Transnistrie a envoyé beaucoup d’aide humanitaire, et nous organisons régulièrement des échanges culturels, de voyages de jeunes ».

Rallier les deux républiques, situées à plus de 2000 kilomètres de distance et toutes les deux dépourvues d’aéroport, n’est pourtant pas chose aisée. L’ambassadeur explique qu’il doit se rendre au moins une fois par an en Ossétie. « Je prends ma voiture, et je passe par l’Ukraine : le voyage dure deux jours ».

Comment voit-on l’avenir lorsque l’on est diplomate d’un Etat non-reconnu dans un autre État non-reconnu ? « Quelques pays supplémentaires devraient bientôt reconnaître l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. De toute façon, il n’y aura pas de retour en arrière. La sécession de la Géorgie est définitive, par contre, nous continuons à discuter avec la Moldavie »… L’ambassadeur se carre mieux dans son fauteuil, tout en nous offrant deux bouteilles de cognac « Kvint » : l’homme devait être fatigué, car nous n’avons bu avec lui qu’un café, mais il n’allait pas nous laisser repartir sans cognac. « Contrairement aux Géorgiens, qui se laissent manipuler par les Américains et font des guerres stupides, les Moldaves sont réalistes. Ils savent qu’il faut toujours négocier et que l’on ne peut pas s’opposer de front à Moscou. Regardez, depuis 1992, il n’y a pas eu une seule victime »…

De fait, la Transnistrie s’apprête à fêter en grande pompe son XXe anniversaire, le 2 septembre prochain, mais les relations n’ont jamais été totalement rompues avec la Moldavie : le Sheriff, le fameux club de football de Tiraspol, vient de remporter, pour la septième année consécutive, la Coupe de Moldavie. Ce club, l’un des plus riches d’Europe de l’Est, propriété du fils du président de la république sécessionniste, joue en effet dans la Ligue moldave… Juste en face du bâtiment des ambassades, dans la boutique du club, Laurent ira acheter des maillots du Sheriff, siglés Adidas, sponsor du club de la capitale d’un Etat que personne ne reconnaît, pas même la Russie.

Il ne nous reste plus qu’à prendre la route de Chisinau, où nous devons retrouver Mehdi, notre collègue roumanophone, responsable des pages Roumanie et Moldavie du Courrier des Balkans.

Le poste frontière de sortie de Transnistrie se passe (presque) comme une lettre à la poste, et la route défile vite. En une heure, nous sommes à Chisinau, l’une des plus agréables capitales d’Europe de l’Est, noyée dans la verdure. Nous buvons du kvas dans le parc central avant de retrouver Mehdi, qui arrive en bus de Bucarest, pour nous accompagner dans les toutes dernières étapes de ce voyage.

Les escaliers d’Odessa

La plaine ukrainienne est immense. Elle s’étend à l’infini sous un ciel bas qui semble écraser les maisons paysannes qui rompent parfois la monotonie du paysage. La Crimée est fertile, l’Ukraine est un grenier à blé qui a toujours suscité beaucoup de convoitises. Après le traité de Iaşi du 9 janvier 1792 qui mit fin à la septième guerre russo-turque et qui consacra la défaite de l’Empire Ottoman, l’impératrice Catherine II, après avoir annexé la Crimée, favorisa l’installation de Cosaques pour soumettre les populations tatares qui habitaient la région.

Le simple examen d’une carte routière permet d’apprécier l’organisation rationnelle de l’espace. Les villages de colons chargés d’occuper le territoire laissé vacant après l’expulsion des Tatars sont construits à intervalle régulier les uns des autres. Ils disposent tous de terres à mettre en culture et sont reliés entre eux par des chemins ou des pistes. Sur la route longiligne qui monte de Simféropol à Armiansk, la bourgade qui ferme au nord la péninsule criméenne, nous voyons aussi se dessiner les carcasses de silos à grain qui découpent l’horizon sans limites de la plaine céréalière.

Aucune autoroute ne relie Simféropol à la ville d’Odessa, que nous comptons atteindre dans la journée. Partis en fin de matinée, nous ne toucherons au but qu’en début de soirée après huit heures de routes poussiéreuses et cahoteuses et quelques arrêts dans des gargotes où les routiers et les voyageurs de passage se désaltèrent. Dans l’une d’entre elles, plantée au milieu de la steppe, nous sommes abordés par une jeune femme aux yeux hagards. « Vous aussi, on vous a abandonné ? ». Non, pas vraiment. « Moi, je suis parti hier en vacance pour la Crimée avec des amis, ils m’ont laissé ici ce matin ». La jeune fille aurait pu être belle sans ce regard fixe et un sourire un peu trop figé. Sous une chaleur étouffante, la jeune femme enchaîne les bières. Autour de nous, quelques poules picorent en liberté, une soupe de mouton mitonne dans une cheminée extérieure, un jet d’eau arrose l’asphalte, et quelques compères ventrus sont affalés sur des chaises en plastique. Notre café avalé, nous reprenons la route.

Les escaliers d’Odessa

Alors que le soleil se couche, nous atteignons enfin les faubourgs d’Odessa et les immenses zones industrielles héritées de la période soviétique qui enserrent la cité. En cette douce soirée de printemps, la population est descendue dans les rues, flânant le long des avenues ombragées du centre. Cinquième ville d’Ukraine, Odessa est un des plus important centre économique du pays et l’agglomération regroupe plus d’un million d’habitants.

Avant la Seconde Guerre mondiale, Odessa était aussi la ville qui comptait la plus grande population juive d’Union soviétique, 133.000 personnes selon le recensement de 1926. Lors de la chute de la cité en octobre 1941, les occupants roumains et allemands massacrèrent systématiquement tous les Juifs. Le 10 avril 1942, il n’en restait que 703 en ville. Aujourd’hui, la grande synagogue de l’avenue Richelievska, du nom d’Armand de Plessis, duc de Richelieu et gouverneur de la ville entre 1803 et 1814 – un descendant du fameux cardinal – n’est plus fréquentée que par quelques milliers de fidèles. Par contre, elle est protégée à toute heure du jour et de la nuit par des policiers en armes.

Notre hôtel, qui jouxte la synagogue, est discret et confortable. Une terrasse nous permet de profiter de la douceur des nuits ukrainiennes en compagnie de notre ami Alexandre Billette, journaliste et collaborateur historique du Courrier des Balkans, qui couvre désormais depuis Moscou l’actualité russe pour Le Monde, Le Temps, Radio France International et divers autres médias francophones. Alexandre, qui nous a rejoint pour le week-end, connaît très bien la ville et nous met rapidement sur la piste de plusieurs contacts qui s’avèreront utiles pour la suite de nos reportages, notamment dans le delta du Danube.

Alex est un bon guide, il nous entraîne dans les rues de cette cité décrite par Isaac Babel dans les Contes d’Odessa. Comme de nombreux touristes russes et ukrainiens, nous ne manquons pas de nous prendre en photo devant le fameux escalier monumental où Eisenstein tourna en 1924 la scène du Cuirassé « Potemkine » où l’armée du Tsar massacre la population révoltée.

Le dimanche matin, nous croisons un rassemblement de retraités russes en haut des escaliers, réunis par un parti d’extrême droite. L’oratrice, sans grands talents oratoires, tonne dans son porte-voix : « allez dire aux étrangers que nous ne permettrons pas que Pouchkine soit traduit en ukrainien ». La poignée de petits vieux jette des regards inquiets aux alentours : y aurait-il des étrangers dans les parages? Et comment aller leur expliquer, en russe, que Pouchkine ne doit pas être traduit en ukrainien ?

Ce combat d’arrière-garde rappelle qu’Odessa n’est guère une ville de culture ukrainienne. Pourtant, malgré l’activisme de quelques militants, l’identité russe ne s’affirme pas de la même manière qu’à Sébastopol. Les amis odessites avec qui nous passerons du temps nous expliquent tous qu’ils se sentent avant tout d’Odessa, avant d’être ukrainiens, ou éventuellement russes.

Considérés comme l’entrée officielle de la ville pour qui vient de la mer, les escaliers ne descendent plus aujourd’hui que sur une voie rapide qui longe le port et sur un hôtel récent qui bouche toute perspective vers la mer. Une impression de coupure qui se précise lorsque l’on se promène en ville, le port de commerce occupe tout le front de mer, et la ville semble coupée du littoral. Nous irons boire des bières au pub irlandais qui se trouve à l’entrée du port, espérant voir des marins, mais l’établissement tourne le dos aux installations portuaires et n’est guère fréquenté par les gens de mer…

Nous profitons aussi de ces quelques jours de battements pour racherger nos batteries avant la dernière ligne droite de notre voyage, la Transnistrie, la Moldavie, puis le delta du Danube.

Les Tatars de Crimée sont de retour sur leur terre

On peut parcourir la Crimée en ignorant l’existence du peuple tatar. Tout au plus, croisera-t-on, de ci de là, de petites mosquées en cours de construction, quelques gros villages à l’allure de bidonvilles inachevés. Les Tatars de Crimée, déportés en Asie centrale par Staline sous l’accusation collective de « collaboration », le funeste 18 mai 1944, sont revenus dans leur pays depuis la fin des années 1980. Ce retour a été « toléré » par les autorités ukrainiennes, mais les Tatars sont réduits à l’état de squatters sur leurs terres ancestrales.

En roulant de Kertch à Simferopol, nous avions traversé certains de ces villages. Les maisons sont neuves, mais souvent de mauvaise qualité, rapidement bricolées. Elles détonnent à côté de celles des villages voisins, toujours entourés de luxuriants jardins. A Sébastopol, par contre, la présence tatar est réduite au minimum. Il fallait que nous revenions vers la capitale de la République autonome de Crimée pour découvrir enfin la situation tragique du peuple tatar. En chemin, nous traversons la bourgade de Bakhshisaray, où les Tatars déportés en Ouzbékistan commencèrent précisément à s’installer à leur retour en Crimée, à la fin des années 1980.

Nous étions en contact téléphonique avec Lila Muslimova, la secrétaire particulière de Mustafa Djemilev, l’icône vivante du peuple tatar de Crimée, ancien dissident plusieurs fois emprisonné à l’époque soviétique, pionnier du retour en Crimée, député au Parlement ukrainien, et président du Mejlis des Tatars de Crimée…

Lila Muslimova nous avait expliqué que Mustafa Djemilev – de son vrai nom tatar Mustafa Abdülcemil Qırımoglu – devait revenir vendredi de Kiev à Simféropol, et qu’avec un peu de chance, nous pourrions être reçus dans l’après-midi… Nous voici donc partis pour le Mejlis, abrité dans un petit bâtiment du centre de Simferopol que tout le monde connaît en ville. La façade de l’édifice est ornée du drapeau national ukrainien et de celui du peuple tatar de Crimée, une bannière bleue frappée d’un trident jaune. Les autorités de Kiev et les nationalistes ukrainiens ou russes accusent régulièrement le Mejlis de constituer un « gouvernement parallèle », mais les institutions tatars affichent leur légalisme envers l’État ukrainien.

Personne ne garde l’entrée du Mejlis. Une bien sympathique dame nous invite à attendre à l’étage. Lila Muslimova assiste à une importante conférence, mais ne devrait pas tarder à revenir dans les lieux. Nous attendons en compagnie d’un homme âgé, qui a fait une longue route en marchroutka, en minibus, pour venir exposer ses doléances. Un secrétaire du Mejlis finit par l’inviter dans son bureau. Trois dames lui succèdent sur les banquettes de la salle d’attente. Nous faisons toujours tapisserie, tandis que des odeurs de soupe montent peu à peu du rez-de-chaussée, où la sympathique dame de l’accueil mitonne des petits plats pour le midi.

Le Mejlis – on peut traduire ce mot d’origine persane par « conseil » – est l’instance exécutive du Qurultay, la grande assemblée des Tatars. Tous les cinq ans, les Tatars élisent 200 membres de cette instance, où siègent également 50 membres de droit. Les 250 membres du Qurultay désignent ensuite les 33 membres du Mejlis. Il existe aussi des Mejlis locaux dans toutes les communes où vivent des Tatars. « Nos élections sont parfaitement démocratiques et les autorités, tant nationales que locales, consultent toujours le Mejlis central ou les Mejlis locaux dès que se pose un problème concernant la communauté tatar », nous expliquera, un peu plus tard, le vice-président du Mejlis, Refat Chubarov, également président du Congrès mondial des Tatars de Crimée, le bras droit de Mustafa Djemilev…

Nous lisons les derniers numéros d’Arraid, le journal du Mejlis. Celui du mois de mai est naturellement consacré aux commémorations de la déportation. Le 18 mai 1944, alors que la plupart des hommes étaient au front, la police a cerné tous les villages de la région. En quelques heures, l’ensemble de la communauté a été déportée vers l’Ouzbékistan. Les femmes, les enfants, les vieillards ont été rassemblés dans des trains, après n’avoir eu que quelques minutes pour emporter de minces bagages. Au total, selon les chiffres officiels, 32.000 hommes du NKVD furent mobilisés pour l’occasion, 193.865 Tatars furent déportés, dont 151.136 vers l’Ouzbékistan, les autres vers différentes régions reculées de Russie. Plus de la moitié des Tatars déportés moururent de faim ou de maladie durant le trajet ou immédiatement après leur installation. En tatar, cette tragédie est connue sous le nom de « Sürgün », l’exil, et elle est commémorée chaque année.

En 1967, un décret du Soviet suprême a officiellement réhabilité les Tatars, les lavant de l’accusation collective de « collaboration » avec l’occupant nazi. Cependant, ils ne purent commencer à revenir sur leurs terres qu’avec la fin de l’Union soviétique.

Aujourd’hui, quelque 250.000 Tatars sont revenus vivre en Crimée, où ils représentent un peu plus de 10% de la population de la république autonome. Au moment de la conquête russe de la Crimée, en 1783, ils étaient près d’un million. Un siècle plus tard, en 1897, ils n’étaient plus que 186.000 : un siècle de domination russe avait décimé ce peuple, le poussant massivement à l’exil vers la Turquie, notamment à l’époque de la guerre de Crimée (1853-1856), où les Tatars étaient perçus comme une « cinquième colonne », favorable à l’Empire ottoman.

Lila Muslimova finit par arriver. Cette belle et dynamique jeune fille semble tout entière vouée à la cause. Comme tous les Tatars de sa génération, elle est née en exil, mais elle est revenue très jeune en Crimée, où elle a grandi dans les difficiles conditions réservées aux Tatars. En attendant de savoir si Mustafa Djemilev pourra nous recevoir, elle contacte un responsable du Mejlis local de Simferopol, qui nous emmène visiter son village.

Ana-Iourt

Eldar a la quarantaine, une vieille lada et une vraie tête de Tatar, aux traits fortement mongoloïdes, ce qui est loin d’être le cas de la majorité des Tatars de Crimée. Au fil du temps, ce peuple s’est en effet mêlé aux autres habitants de la Crimée, Grecs, Juifs, Italiens descendants des colons génois du Moyen Âge, et il est souvent bien difficile de deviner qui est Tatar.

Eldar est né en Ouzbékistan, dans la vallée de Ferghana. Il est revenu en Crimée en 1991. Il possède un petit cabinet de géomètre et appartient à l’élite sociale de la communauté : plus exactement, il fait partie des quelque 10% de Tatars qui ont un emploi.

Nous traversons les banlieues de Simféropol et le gros village de Svoboda Biéloié. Il faut ensuite prendre une route de terre pour gagner le village d’Ana Iourt, sur les hauteurs. 246 familles vivent sur ce plateau pelé. Les derniers arrivés n’ont ni eau ni électricité, car seules les premières lignes de maisons disposent des infrastructures de base. Eldar nous présente le site de l’école : un terrain vague entouré d’une vague barrière. Il nous montre le terrain de sport : un terrain vague avec un panier de basket. « Le gouvernement nous a permis de nous installer ici, car ces terres n’appartenaient à personne, mais ensuite, il fait comme si nous n’existions pas. Nous sommes des citoyens de seconde zone : nous payons nos impôts, mais nous n’avons droit à rien. Nos villages sont privés des services publics les plus élémentaires. Chaque matin, nous enfants doivent faire cinq kilomètres pour aller à l’école ».

Avant de nous rejoindre, Eldar a eu le temps de passer quelques coups de fil. Une famille nous attend pour un « café à la tatar » : on boit du café au lait en grignotant des fruits secs, puis une tasse de thé sans sucre est servie pour se laver la bouche. La famille de Server Iliazov possède toutefois une belle maison, qui dispose de l’eau et de l’électricité. Server était ingénieur en Ouzbékistan, mais en Crimée, il n’a pas d’emploi. La famille survit en tenant un petit magasin, et en comptant sur le travail du frère de Server, pilote d’hélicoptère, qui a pu trouver du travail auprès d’une compagnie privée canadienne.

Trois générations cohabitent : deux garçons d’une quinzaine d’années, les parents et les grands-parents maternels. Le vieux Fahri Sherfedinov est né en 1935. Il se souvient de la déportation : « nous avons eu 15 minutes pour faire nos bagages. Mon père était au front, il est mort en Allemagne ». Sa femme évoque la vie difficile des déportés en Ouzbékistan : « nous travaillions au Kolkhoze, mais nous vivions dans des sortes de camps, il fallait sans cesse pointer à la police ». « À l’école, poursuit sa fille, la déportation n’était jamais évoquée, mais nous étions souvent montrés du doigt comme des collaborateurs ».

« Autrefois, explique le grand-père, notre famille était riche, mais nous avons perdu nos terres lors de la collectivisation, puis nous avons été déportés »… Peu à peu, pourtant, la génération née en déportation a pu s’intégrer, faire des études, trouver du travail hors des kolkhozes. En revenant en Crimée, les Tatars ont, à nouveau, tout perdu. « En Crimée, nous n’avons aucun droit à faire valoir. Après la chute du communisme, nos terres et nos maisons ont été données aux Russes qui y ont vécu depuis 1944. Nous n’avions pu emporter aucun titre de propriété lors de l’exil », explique Fahri Sherfedinov. « Bien sûr, nous avons des droits sur les terres des kolkhozes d’Ouzbékistan où nous avons travaillé, mais là-bas, la terre et les maisons ne valent rien ».

Le « peuple autochtone » de Crimée a été réduit à l’état de squatters sur ses propres terres.

Nous finissions par formuler la question qui nous brûle les lèvres : « ne regrettez-vous pas d’être revenus en Crimée ? » – « Non, s’exclame la femme de Server. Nous avons grandi dans l’idée que reviendrions un jour en Crimée, et nous sommes heureux que nos enfants aient pu naître sur la terre de nos ancêtres ».

Nous mettons le cap sur le lycée 42, le seul de Simféropol qui dispense un enseignement en langue tatar. En Ukraine, et particulièrement en Crimée, il existe deux types d’établissements scolaires publics : en russe et en ukrainien. Le lycée tatar de Simféropol est un lycée « ukrainien », car c’est dans cette langue que sont donnés la majorité des cours, mais il assure aussi des cours de langue et culture tatar.

Le lycée est vide, car l’année scolaire est déjà terminée, mais le directeur, Nariman Akhmedov, nous rejoint rapidement. Il est fier de son établissement, créé grâce à la mobilisation des parents. L’établissement accueille 700 élèves, dont 8% ne sont pas Tatars. Dans toute la Crimée, il n’y a que sept établissements qui dispensent un enseignement en langue tatar. « Nous nous réjouissons de la présence d’élèves non-tatars », explique Nariman Akhmedov. « Pour que la Crimée devienne vraiment une société démocratique et multiethnique, il faudrait que les élèves de toutes les nationalités apprennent les trois langues de la région, l’ukrainien, le russe et le tatar. Ce serait la seule manière de lutter contre les préjugés. Beaucoup de Russes de Crimée nous considèrent toujours comme des collaborateurs ou des descendants de collaborateurs ».

Eldar est en contact téléphonique constant avec Lila Muslimova. Rencontrer Mustafa Djemilev, qui vient d’arriver de Kiev, semble difficile, mais son bras droit, Refat Chubarov, nous attend dans un autre bâtiment du Mejlis.

Nous le retrouvons dans une sorte de salle de conférence. L’homme nous donne un petit cours d’histoire et de politique, en allumant l’une après l’autre des cigarettes. Il s’intéresse beaucoup à notre parcours, évoquant les droits des minorités à travers l’Europe, de la Bretagne aux Balkans. « Nous ne sommes que 10% en Crimée, aussi personne ne rêve de sécession, d’indépendance de la Crimée. En réalité, la reconnaissance de nos droits collectifs et individuels est le véritable test démocratique pour l’Ukraine ».

Après avoir pris congé, il ne nous reste plus qu’à retrouver les terrasses de café du centre de Simferopol. Il fait chaud, une ambiance festive règne dans la ville. Nul ne pourrait soupçonner que le village d’Ana-Iourt ne se trouve qu’à quelques kilomètres.

Sébastopol, sentinelle de la Mer Noire

Nous attendions avec impatience d’arriver enfin à Sébastopol, le plus grand port de Crimée, base de la flotte russe de la Mer Noire. Fondé en 1783 par Catherine II après l’annexion de la Crimée par la Russie, Sébastopol, avec ses huit baies successives, est probablement l’un des sites navals les plus prodigieux et les plus convoités d’Europe. La ville fut entièrement détruite par les armées françaises et anglaises en 1854 après onze mois de siège, lors de la guerre de Crimée, ce conflit bien oublié malgré sa forte empreinte toponymique sur Paris et sa banlieue.

C’est « grâce » à la guerre de Crimée que Paris compte une rue de Sébastopol et un pont de l’Alma – les zouaves ayant été particulièrement héroïques au passage de cette petite rivière. Quant à la redoute de Malakof, elle fut longtemps assiégée par les armées françaises… Les causes de la guerre, quant à elles, relèvent largement du désir frénétique de gloire militaire de Napoléon III le Petit, si désireux d’imiter son oncle, voire de le « venger » dans une guerre contre la Russie. La guerre de Crimée est aussi un moment crucial de la « Question d’Orient », de la décomposition de l’Empire ottoman, et du « grand jeu » opposant les pays occidentaux à la Russie. Les historiens militaires, pour leur part, soulignent la « modernité » de la guerre de Crimée. Celle-ci est incontestable : cette tuerie sans vraies causes ni raisons fit la bagatelle de 240.000 morts. L’ère des massacres de masse a probablement commencé sur les doux rivages de Crimée.

Sébastopol connut un autre siège durant la Seconde Guerre mondiale, résistant durant 250 jours aux troupes allemandes et roumaines, ce qui lui valut après la guerre le titre de « ville héros de l’Union soviétique ». Aujourd’hui, de nombreux drapeaux russes flottent toujours sur les bâtiments de l’armée russe des larges avenues arborées du centre ville, et les cadets de la marine montent la garde devant les monuments en l’honneur des héros de la Grande guerre patriotique, rallumant la flamme éternelle.

Une ville disputée

Sébastopol cristallise les tensions entre l’Ukraine et la Russie depuis l’éclatement de l’URSS. En réalité, toute la Crimée constitue une pomme de discorde entre les deux pays. Nikita Khrouchtchev avait « offert » la Crimée à l’Ukraine en 1954, en « cadeau d’anniversaire » pour célébrer les 300 ans d’union entre l’Ukraine et la Russie. Sébastopol était cependant la principale base soviétique de la flotte de la Mer Noire, et la ville fut dotée d’un statut spécial, sans appartenir à la République autonome de Crimée rattachée à l’Ukraine. Comme d’autres sites industriels ou militaires, Sébastopol fut une « ville fermée » durant toute l’époque soviétique. Il fallait un laissez-passer spécial pour s’y rendre, mais la ville a conservé ce statut jusqu’en 1997. Elle ne fait d’ailleurs toujours pas administrativement partie de la République autonome d’Ukraine et son maire n’est pas élu par les citoyens, mais désignée par le Président de la République d’Ukraine.

Après l’indépendance de l’Ukraine, la Russie refusa durant plusieurs années de reconnaître la souveraineté de Kiev sur la ville avant qu’un accord ne soit conclu en 1997 : Moscou ne conteste plus les droits de l’Ukraine sur Sébastopol, mais loue les ports de la ville pour sa flotte, qui partage ces installations avec la Marine ukrainienne, dont le commandement est aussi basé dans la ville. Le contrat de location a d’ailleurs été prolongé par Viktor Ianoukovitch, le nouveau Président ukrainien et le bail court désormais jusqu’à 2042. Sébastopol, c’est Brest ou Toulon partagé entre les flottes de deux pays potentiellement rivaux. L’attribution de chaque quai, de chaque partie de l’Arsenal est théoriquement définie par l’accord de 1997, mais des conflits éclatement régulièrement, notamment à propos du contrôle des phares des côtes de Crimée.

Alors, ukrainienne ou russe, Sébastopol ? La réponse à cette question si souvent agitée, n’est, en réalité, pas si évidente. Peut-être n’est-elle pas bien posée.

« Être ukrainien ? Pour nous, cela ne signifie pas grand chose, la population de Sébastopol est russe et les organisations pro-ukrainiennes sont très peu nombreuses en ville. Bien sûr, tout le monde était pour que la flotte russe reste ici, c’est le principal poumon économique de la région. 20.000 civils travaillent directement pour elle ». Engoncé dans un moelleux canapé de la rédaction de NTS, une télévision locale, Oleg Smirnov a le ton mesuré de quelqu’un qui assume son identité. « Je parle très mal ukrainien, je n’ai pas appris cette langue à l’école, contrairement à mon petit frère qui a fait tout son cursus scolaire en ukrainien », continue le jeune journaliste dans un très bon français. « Vous savez, je crois surtout que beaucoup de gens n’ont pas encore tourné la page de l’Union soviétique. Moi j’étais jeune à l’époque, je me souviens surtout des glaces et des bidons de cinq litres de lait que mes parents achetaient… ».

Disponible et accueillant, Oleg connait le métier de journaliste et comprend que nous avons besoin de contact pour rencontrer rapidement des gens succeptible de nous aider à cerner la ville et ses habitants. En nous serrant la main, nous évoquons des projets futurs. Oleg rêve de se rendre à Caen, où sont exposées plusieurs toiles du peintre Jean-Charles Langlois sur la guerre de Crimée et le siège de Sébastopol. Un jour peut-être nous reverrons-nous en France.

« La flotte de la Mer Noire veille »

A côté de l’immense statue de Lénine qui surplombe toute la rade de Sébastopol et de l’état-major de la Flotte russe, se trouve le bâtiment du service hydrographiques de la marine. La peinture est un peu défraîchie mais Ievgueni Georgievich accueille les visiteurs avec un grand sourire et une franche poignée de main. Aux murs des escaliers, les photos des martyrs tombés pendant la « Grande Guerre Patriotique » contre l’Allemagne nazie, dans les couloirs, les portraits stylisés des officiers les plus méritants. A croire que rien n’a changé depuis la chute de l’Union soviétique. « La flotte de la Mer noire veille », nous assure notre interlocuteur. « Si quelqu’un s’avise de commettre un génocide, nous sommes prêts à intervenir comme nous l’avons fait contre le stupide Président géorgien en 2008 ». De fait, c’est depuis Sébastopol que sont partis les navires qui ont écrasé la flotte géorgienne dans le port de Poti lors du conflit éclair de 2008. Et les relations avec les autorités ukrainiennes ? « Elles se sont améliorées depuis l’élection le 7 février 2010 de Viktor Ianoukovitch à la tête de l’Etat ukrainien. Son prédécesseur, Viktor Iouchtchenko, voulait nous interdire de partir en guerre contre la Géorgie. Mais nous lui avons répondu que nous avons loué le port, et que nous faisons ce que nous voulons ! » Ievgueni Georgievich est conseiller municipal de Sébastopol et, d’après son passeport, citoyen ukrainien.

De fait, nombre d’anciens officiers de l’armée russe se sont installés à Sébastopol après la fin de leur service et sont devenus citoyens ukrainiens après l’éclatement de l’URSS et l’indépendance de l’Ukraine. Ce qui ne les empêchent pas de recevoir leurs pensions de Moscou.

Accoudé à une balustrade sur les hauteurs de la ville, Andreï Chobolev regarde ce port qu’il connaît si bien. Propriétaire du quotidien Sevastopolskaïa Gazeta, Andreï Chobolev est aussi un chansonnier très apprécié à Sébastopol. Il chante en russe, naturellement, et ses textes évoquent beaucoup sa ville qu’il aime passionnément. « Pour beaucoup de ses habitants, Sébastopol est avant tout la ville qui a résisté aux nazis durant la guerre, une ville héros de l’Union soviétique, une ville résistante. Ce passé est toujours très vivant : l’Union soviétique et ses mythes héroïques survivent toujours chez nous. Beaucoup de gens assimilent le nationalisme ukrainien au fascisme, de manière sûrement exagérée. Sébastopol ne peut pas être ukrainienne, mais elle n’est pas non plus vraiment russe. C’est un port, un monde en soi, une ville résolument à part ».

Andreï Chobolev se prend à rêver tout haut que Sébastopol, ville de guerre, devienne une ville de paix, une ville qui jouirait d’une sorte d’extraterritorialité. Tout en continuant d’abriter la flotte russe de la Mer noire car, sans ses bateaux de guerre et ses cadets qui défilent au pas avec leurs bonnets à pompon, Sébastopol ne serait plus Sébastopol.

Nous avons logé dans un petit appartement de la Bolchaia Morskaia Oulitsa, la « Grande rue de la Mer », l’une des trois artères du centre de Sébastopol. Notre propriétaire nous a montré avec fierté les photos de sa fille, devenue top modèle à Pétersbourg, après des études de droit. Nous avons bu du kvas rue Lénine, et une bière sur les quais en regardant les petits enfants et les grands-mères se baigner. Nous avons trinqué au cognac à la glorieuse cause de la paix dans le monde avec notre ami officier hydrographe Ievgueni Georgievich. En réalité, la question de savoir si Sébastopol est russe ou ukrainienne ne se pose pas : la ville est tout simplement restée soviétique. Nous nous sommes bien gardés de rappeler à nos nouveaux amis de Sébastopol que l’Union des Républiques socialistes soviétiques avait été officiellement dissoute le 26 décembre 1991, au lendemain de la démission de Mikhail Gorbatchev. Il n’est pas toujours bon d’ôter aux gens leurs illusions.

Vers le rivage des Syrtes

A Maykop, après avoir retrouvé nos amis tcherkesses du Kosovo, nous aussi, nous avons eu un sentiment de vertige face à la steppe… Il était temps de revenir vers la mer, et de commencer notre long retour vers l’ouest. La Crimée, Odessa, le Delta du Danube nous attendent.

Notre première étape a été Krasnodar, capitale du territoire du même nom, une vaste circonscription de la Fédération de Russie. Il paraît que Krasnodar a été récemment proclamée « ville offrant la meilleure qualité de vie » par un magazine russe. Nous n’en avons vu que l’aspect de gros centre de province, où les mœurs soviétiques cohabitent avec le capitalisme sauvage et les centres commerciaux qui poussent à toute vitesse. La ville est chère, et l’amabilité de ses habitants ne saute pas aux yeux. L’hôtel Moskva n’a plus de chambres libres, l’Inturist est en travaux, et nous devons nous rabattre sur l’hôtel Kavkaz, où nous sommes accueillis par trois commères retranchées derrière des guichets, qui assument la noble fonction d’« administrator » et lèvent les yeux au ciel quand nous demandons timidement si l’hôtel a de l’Internet : « non, pas de ça chez nous ». Le tarif de la chambre est pourtant élevé. Le lendemain, quand nous voudrons laisser nos bagages à la réception, les matrones voudront encore prélever une taxe que nous refuserons de payer, ce qui nous vaudra de devoir errer en ville avec nos sacs.

Nous rencontrons tout de même Roman Mnatsekanov, le très gentil responsable régional du WWF, très engagé dans le « monitoring » écologique du chantier des JO de Sotchi. Le bureau de la branche locale de l’organisation se niche dans une ancienne usine, transformée pour partie en centre commercial et pour partie en bureaux. Roman nous offre des petits dépliants et des calendriers exposant des causes aussi nobles que la défense des bisons du Caucase ou celle des tigres de Sibérie.

A la gare de Krasnodar, où nous arrivons vers midi, nous apprenons que le prochain autocar pour Kertch, en Ukraine, ne part que le soir. Or, notre route doit forcément passer par Port Kavkaz, le bac qui traverse le détroit de Kertch, entre Mer d’Azov et Mer Noire, et cette bourgade de Kertch, côté ukrainien du détroit. Nous nous affalons devant la gare pour reprendre notre souffle et méditer sur cette déconvenue. Un policier ne tarde pas à venir nous contrôler : en Russie, toujours aujourd’hui, on ne s’assoit pas sur ses sacs devant une gare, sans devoir rapidement présenter ses papiers à un zélé fonctionnaire. La décision est vite prise : il nous faut négocier avec un taxi qui pourra nous conduire à Port Kavkaz, à quelque 200 kilomètres de Krasnodar.

Nous apprîmes, une fois montés dans le véhicule, que notre chauffeur appartenait à l’importante communauté grecque de Krasnodar. Aleksandar est toutefois un Grec qui ne parle pas grec, et qui ignore que beaucoup de Grecs des rivages post-soviétiques de la Mer Noire sont « revenus » en Grèce depuis 20 ans… Pour le reste, notre chauffeur, la trentaine, est un jeune homme sympathique et dynamique, adepte d’une vie saine : il ne fume ni ne boit, sauf un petit verre de cognac avant chaque repas pour s’ouvrir l’appétit.

Nous traversons les champs immenses du Kouban, longeant les rizières et les vignes qui s’étendent à perte de vue. La veille, nous avions goûté une bouteille de la production locale, sans grand enthousiasme. Toutes ces terres étaient, autrefois, tcherkesses, puis elle abritèrent les cosaques du Kouban – les plus redoutables des cosaques selon Alexandre Dumas, qui visita la région au milieu du XIXe siècle –, et enfin les esclaves colonisateurs des grands domaines agricoles après la conquête russe, au XIXe siècle. C’est en Chersonèse que, selon certaines hypothèses, le Tchitchikov de Gogol pensait installer ses « âmes mortes ».

Le passage du Bosphore cimmérien

Vers le détroit, la terre se resserre, formant un isthme étroit, partiellement lagunaire. Nous longeons de vastes étangs d’eau salée. La Mer noire nous suit à bâbord et nous apercevons parfois, au gré de la route, la Mer d’Azov sur le tribord. Les Grecs appelaient Bosphore cimmérien ce détroit entre deux mers. Les Cimmériens étaient un peuple indo-européen établi sur les rivages de la Mer d’Azov, avant la colonisation grecque. A l’époque hellénistique, le royaume du Bosphore incluait le détroit ainsi que toute la Chersonèse taurique, l’actuelle Crimée. Ces confins éloignés de l’oecoumène, du monde connu par les Grecs, fut ensuite conquis par Rome, mais quelles traces trouverons-nous des civilisations qui se sont succédées dans la région ?

Dans la morne, misérable et poussiéreuse bourgade de Temryuk, Aleksandar nous explique que nous allons devoir changer de voiture : il nous confie aux bons soins d’un collègue et prend d’autres passagers qui se dirigent vers Krasnodar. Une vive altercation, dont nous comprenons mal les tenants, éclatent entre les deux chauffeurs, et nous partons dans un désagréable climat de discorde, mais notre nouveau chauffeur nous assure de son professionalisme. Avec lui, nous arriverons à bon port. Pour nous, une grande question reste encore ouverte : la frontière russo-ukrainienne est-elle ouverte aux étrangers, c’est-à-dire aux « vrais étrangers », comme nous, qui ne sommes ni Russes ni Ukrainiens ?

Nous sommes contrôlés à un poste de police, peu avant Port Kavkaz : n’être pas refoulés nous semble de bon augure. Notre taxi se gare finalement devant un petit terminal passagers perdu au milieu d’une forêt de tuyaux. Port Kavkaz est un important terminal pétrolier, pas vraiment un port : il n’y a rien en-dehors des installations techniques, et des bureaux délabrés de la douane et de la police.

Nous mangeons une aile de poulet dans l’unique petit kiosque du lieu, où officie une jolie fille aux yeux tristes, puis, après avoir acheté notre billet, nous nous glissons dans la petite file de passagers qui attendent l’embarquement. Il y a quelques dizaines de passagers à pied, comme nous, et tout au plus une vingtaine de voitures, immatriculées en Russie, en Ukraine ou en Moldavie. Les procédures de contrôle et de douane prennent pourtant plus de trois heures, avant que nous ne puissions enfin embarquer sur le bac qui nous offre une vue imprenable sur le terminal pétrolier et les cargos qui attendent de passer le détroit, côté Mer Noire et côté Mer d’Azov. Près du bac, nous apercevons un cargo à quai nommé « Avangard », immatriculé à Phnom Penh.

Pour entrer en Ukraine, il faut courir. En effet, les habitués savent qu’il vaut mieux arriver les premiers devant les policiers. Avant que le bateau n’accoste, tout le monde se tient prêt à bondir, puis la course commence : une dame tombe à terre, des petits enfants semblent voler en l’air aux bras de leurs parents. Les procédures administratives vont tout de même beaucoup plus vite côté ukrainien que côté russe. Dans la queue, nous avons eu le temps de sympathiser avec une gentille grand-mère, qui nous emmène prendre le bon marchroutka, le bon minibus, qui nous conduit dans le centre de Kertch, distant d’une dizaine de kilomètres pour la somme dérisoire de 2,25 gryvnias, vingt centimes d’euro…

Pour fêter notre arrivée en Ukraine, nous sifflons joyeusement une bouteille de vodka au piment, tout en dînant dans la rue animée du centre de Kertch : ici aussi, les lycéens fêtent la fin de l’année scolaires. Les jeunes filles déambulent en robe de soirée, une canette de bière à la main.

Kermesse soviétique à Caffa

En Crimée, nous avons besoin de nous reposer, de reprendre un peu souffle. Nous voulions louer une voiture pour arpenter la région, mais aucune location n’est possible à Kertch, il nous faut aller jusqu’à Simferopol, la capitale de la République autonome de Crimée, pour trouver notre bonheur. Nous redescendons ensuite vers Feodosia, traversant des paysages bucoliques : de la vigne, des larges coteaux, de grasses prairies… De temps à autre, nous croisons un village tatar, reconstruit depuis le début des années 1990, depuis le retour de ce peuple condamné par Staline à l’exil collectif en Ouzbékistan pour « collaboration » supposée durant la guerre. A une trentaine de kilomètres de Simferopol, un violent orage nous surprend. Il tombe des grêlons de la taille d’une bille, et nous devons nous réfugier dans un petit café tatar.

Nous n’arrivons qu’en fin d’après-midi à Feodosia. Quand nous naviguions encore sur le Vetton, nous avons lu le livre classique de Georges I.Bratianu, La Mer Noire, des origines à la conquête ottomane, qui évoque la superbe ville qu’était Caffa, au temps de la domination génoise. Ce comptoir, perle de la Mer Noire, était une des villes les plus modernes de son temps, où se succédaient sans cesse des fêtes somptueuses… Lorsque Caffa fut assiégée par les Tatars, en 1346, ces derniers auraient eu recours à des armes bactériologiques, en projetant dans la ville des cadavres de pestiférés. La terrible peste s’embarqua sur des bateaux génois pour atteindre l’Italie en 1347, et emporter près de la moitié de la population d’Europe occidentale.

Il reste toujours des murailles génoises, mais la ville actuelle, très étendue mais peu peuplée, se compose surtout d’immeubles, de palais et de vastes maisons construites à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle, quand Feodosia est devenue une station balnéaire très cotée. La ville paraît pourtant déserte, nous tournons dans ses vastes rues, sans trouver d’hôtel à notre convenance. Toute l’animation se concentre sur le front de mer, transformé en kermesse permanente tout le temps de la saison, qui a déjà commencé. Des touristes, russes pour la plupart, déambulent le long des stands des vendeurs de coquillages, les enfants piaillent auprès des jeux qui leur sont destinés. L’ambiance est bon enfant, c’est un tourisme populaire, de Russes pas trop fortunés.

Nous nous installons finalement dans un nouveau palace aux prix sacrifiés. Dans notre chambre confortable, nous pourrons suivre la soirée finale de l’Eurovision 2010, ce grand événement de l’Europe de l’est. Comme prévisible, les Bosniaques votent pour la Serbie, les Macédoniens pour l’Albanie, les Turcs votent pour l’Azerbaïdjan, et les Azéris pour la Turquie. La seule surprise de la soirée viendra de « l’ingratitude » géorgienne : alors que les Russes accordent le score maximal à la Géorgie, les téléspectateurs de ce pays ne rendent pas la pareille à la Russie. Pour le reste, comme toujours, minorités irrédentes et diasporas font le résultat. Pour notre part, nous aurions bien voté pour la Géorgie, mais nous n’arrivons pas à envoyer notre texto.

Notre hôtel porte le nom d’Alye Parusa, le plus célèbre des romans d’Alexandre Grine, cet écrivain marin du début du XXe siècle, qui fut l’un de nos guides dans notre voyage. Alexandre Grine a passé les dernières années de sa vie à Feodosia, et nous visitons sa maison transformée en petit musée. Dans la féerie d’Alye Parusa, Alexandre Grine décrit une navigation dans une mer inconnue, son héros fait étape dans des villes imaginaires en plein carnaval… L’évocation des fêtes fabuleuses qui se donnaient à Caffa avant la peste et les images de la kermesse post-soviétique du front de mer se mêlent à ce souvenir littéraire. Feodosia possède un port de commerce assez important, mais la ville aux rues désertes paraît appartenir à un univers irréel, comme si elle était restée figée dans le temps du rêve soviétique des vacances.

Au rivage des Syrtes

Nous décidons de poursuivre notre errance le long des magnifiques côtes criméennes, et trouvons refuge à Sudak, au pied de la majestueuse forteresse génoise de Sulaia, dont les remparts sont accrochés aux falaises qui dominent la mer. La forteresse a été étonnamment bien préservée, les touristes peuvent poser revêtus d’armures de fantaisie dans le donjon qui abritait le consul gênois. La forteresse n’est tombée aux mains des Tatars – soutenus par les Ottomans qu’en 1475, 22 ans après Constantinople. Il ne restait pour la défendre qu’une poignée de mercenaires génois, assistés de quelques soldats locaux, principalement des Grecs. Sur l’autre rive de la mer, le royaume grec de Trébizonde s’était lui aussi effondré quelques années plus tôt, en. Que devaient penser les soldats et les administrateurs génois durant ces inquiétantes années avant la chute, quand déjà les Turcs contrôlaient le passage du Bosphore, empêchant le retour à la mère patrie ? L’Orsenna des soldats exilés au rivage des Syrtes n’était-elle pas Gênes plutôt que Venise ?

Après nous être baignés dans la Mer Noire, après avoir longtemps erré dans l’immense forteresse, nous devons nous remettre au travail, repartir en reportage et, négligeant Yalta, nous fonçons vers Sébastopol, la ville de la Flotte russe de la Mer Noire.

Jeux dangereux en pays tcherkesse

Depuis Trabzon, nous avons navigué vers un pays qui n’existe plus, la Circassie, le pays des Tcherkesses – massacrés ou chassés après la conquête russe de ces rivages de la Mer Noire. En Turquie, nous avions déjà rencontré des militants tcherkesses qui dénoncent la tenue des Jeux Olympiques d’hiver de 2014 à Sotchi – le site principal des JO, Krasnaïa Poliana, est aussi celui du grand massacre du peuple tcherkesse en 1864… A Maykop, capitale de la République autonome des Adyguées, nous avons pourtant rencontré des jeunes gens qui portaient fièrement un tee-shirt proclamant : « Circassia is alive ». Voyage autour d’un pays disparu…

Autrefois, toute l’actuelle côte russe de la Mer Noire, de Sotchi à Novorossiisk, était occupée par différentes tribus tcherkesses, un peuple caucasien de farouches guerriers, tardivement convertis à l’islam. Les Tcherkesses ont été massivement chassés de leurs terres lors de la conquête russe du Caucase. La diaspora tcherkesse regrouperait aujourd’hui cinq millions de personnes à travers le monde. Les Tcherkesses sont aujourd’hui plus nombreux à vivre en Turquie que dans le Caucase, et d’importantes communautés sont également établies en Syrie ou en Jordanie.

C’est à Istanbul que nous avons fait nos premières rencontres tcherkesses. Notre amie Nur Dolay est elle-même d’origine oubykh, l’une des tribus tcherkesses presque entièrement décimée par la conquête russe. Lorsqu’il mena ses fameuses recherches sur les langues caucasiennes, Georges Dumézil dut venir en Turquie pour rencontrer des locuteurs de la langue oubykh, car ceux-ci ont disparu de Russie. Nur nous mit en relation avec des militants tcherkesses de Turquie très impliqués dans la dénonciation des JO de Sotchi.

Nous avons rencontré Can et son ami Özgür dans une cafétéria à l’étage d’un immeuble de bureau du centre d’Istanbul, près de l’avenue Istiklal. D’après tous les voyageurs, les Tcherkesses étaient réputés pour leur beauté et notamment leur minceur : alors que les mères attachaient à des planches leurs enfants des deux sexes pour les habituer à se tenir droits, les hommes se bandaient la taille de longues ceintures pour conserver leur sveltesse. Can et Özgür correspondent parfaitement l’image de ces beaux montagnards. Ces militants sont en relation avec divers groupes tcherkesses à travers le Caucase. « Poutine a pris des risques en voulant organiser les JO à Sotchi », estime Can. « La Russie a gagné une bataille en Tchétchénie, mais le Caucase du Nord est à nouveau en ébullition, et il ne faudra pas s’étonner si des bombes explosent à Sotchi ».

Les Tcherkesses ne mangent pas de poisson

L’opposition aux Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi mobilise tous les Tcherkesses de Turquie. En effet, le site principal de ces Jeux sera la station de ski de Krasnaïa Poliana, dans les montagnes qui surplombent la ville. Or, pour les Tcherkesses, Krasnaïa Poliana s’appelle Kbaada, et c’est le lieu de la dernière bataille livrée contre les Russes et du massacre du peuple Oubykh, l’une des tribus tcherkesses qui a entièrement disparu de Russie. « En russe, ‘Krasnaïa Poliana’ veut dire la ‘clairière rouge’, et les Russes prétendent que ce nom vient de la couleur des fougères qui y poussent, mais nous, nous savons que ce lieu a été rougi par le sang de nos ancêtres. Pourrait-on organiser des Jeux Olympiques à Auschwitz ? », demande Othan Doğbay, responsable de l’association tcherkesse de Samsun.

Beaucoup de Tcherkesses se sont en effet établis autour de cette ville, devenue un grand centre industriel, juste en face des côtes russes. Ils ont formé des villages compacts où les maisons ont conservé le style caucasien. Les descendants des muhacir – les réfugiés – parlent toujours les différentes langues de la famille tcherkesse, même si leur usage tend à se perdre chez les plus jeunes générations.

Prévenus par nos amis d’Istanbul, tous les responsables de l’association nous attendaient et nous ont offert un plantureux petit-déjeuner sur le front de mer, décoré d’une étonnante et imposante statue en bronze du « pêcheur à la ligne inconnu ».

« Durant plusieurs générations, nos ancêtres n’ont pas mangé de poisson », explique pourtant Othan Doğbay. Lors de notre déportation de Russie, en 1864, les corps des morts étaient jetés par-dessus bord des bateaux qui nous amenaient en Turquie. Des dizaines de milliers de Tcherkesses sont morts durant le voyage ou sur le littoral de la Mer Noire, en attendant les bateaux turcs ».

« Quand Poutine a présenté la candidature de Sotchi, il a parlé de l’histoire de la région, citant les colonies grecques de l’antiquité, mais il n’a même pas évoqué le peuple tcherkesse qui a vécu sur cette terre, dans ces montagnes, durant des siècles, voire des millénaires. Ce déni de notre histoire, de notre peuple est le plus choquant pour moi ».

Les organisations tcherkesses ont écrit au Comité Olympique International, sans obtenir de réponse concrète. Elles réclament aujourd’hui la reconnaissance du « génocide » tcherkesse, essayant de mobiliser l’opinion publique internationale.

Récemment, une délégation du Congrès mondial tcherkesse, basé aux USA, a rencontré des parlementaires géorgiens. La Géorgie pourrait être le premier pays du monde à reconnaître officiellement le « génocide », le gouvernement de Mikheil Saakashvili n’hésitant pas à faire feu de tout bois dans son opposition à Moscou.

Nos amis tcherkesses nous emmènent dans le village de Hüseyinmescit, dans l’arrière-pays de Samsun, à une dizaine de kilomètres de la côte. Toute la famille Koç est réunie pour un mariage. Des cousins sont venus d’Istanbul. On boit le thé dans le jardin qui entoure la vieille maison de bois, construite par l’arrière-grand-père. Six générations se sont écoulées depuis l’exil, mais la mère de la famille connaît toujours les chansons qui évoquent les dernières batailles livrées par les Tcherkesses contre les Russes. Adnan Koç, la quarantaine, fait partie des Tcherkesses de Turquie qui sont revenus en Russie depuis la chute de l’URSS. Il ne s’est pas établi de manière permanente sur la terre de ses ancêtres, mais il fait du commerce entre la Russie et la Turquie, depuis Novorossiisk. Il se rend régulièrement à Maykop, la capitale de la République des Adyguéens, un sujet de la Fédération de Russie, mais reste sceptique sur les possibilités de s’établir dans cette bourgade soviétique à l’économie sinistrée.

Sa mère entonne pour nous une chanson qui évoque le massacre de 1864 – s’interrompant presque en larmes au bout de quelques minutes : « c’est trop dur, cette chanson est trop triste ».

Ecoutez : chanson tcherkesse

Krasnaïa Poliana/Kbaada

A Sotchi, les préparatifs des JO vont pourtant bon train. Nous nous installons à l’hôtel Moskva, qui surplombe le port. La saison touristique ne fait que commencer, mais les « sanatoriums », c’est-à-dire les résidences de vacance construites à l’époque soviétiques dans un pompeux style architectural néo-classique, sont déjà pleins et, le soir, une foule de vacanciers se rue dans les cafés, les restaurants et les boites de nuit du front de mer. Sotchi est le coeur de la rivera russe, une ville qui ne vit que par et pour le tourisme. Des grands panneaux publicitaires annoncent les JO ou proclament que « Sotchi est un territoire où l’on ne fume pas ». Cette dernière injonction n’est, bien sûr, nullement respectée…

Nous visitons le futur village olympique, à Adler, à une vingtaine de kilomètres de Sotchi, tout près de la frontière abkhaze. Les dirigeants de la petite république sécessionniste se frottent déjà les mains, espérant d’importantes retombées des JO… Malgré le « cousinage » entre les Tcherkesses et les Abkhazes, les autorités de Soukhoum n’entendent pas soutenir la campagne pour le boycott des JO (Lire “Abkhazie : voyage dans un quasi-pays“).

Depuis le futur village olympique, une autoroute est en cours de construction vers Krasnaïa Poliana. Le futur site olympique, en chantier, est d’ailleurs inaccessible. Des policiers nous empêchent même de nous approcher du luxueux « Grand Hôtel Krasnaïa Poliana », propriété du groupe Gazprom, et de le prendre en photo. Il est vrai que les villas de Vladimir Poutine et d’Alexandre Medvedev sont toute proches.

Après avoir visité les différents sites olympiques, nous décidons de filer jusqu’à Maykop, à 300 kilomètres de Sotchi, la capitale de la République des Adyghéens. Un « train de banlieue » (elektrichka) relie les deux villes, mais les horaires ne nous arrangent pas. Nous partons donc à l’aube en autocar pour la capitale de la République des Adyguéens. Le voyage durera près de dix heures : le bus longe le littoral de la Mer Noire, s’arrête dans des bourgades qui portent toujours des noms tcherkesses, comme Gizeldere, Tuapse ou Djoubga… Nous sommes assis à côté d’une robuste vieillarde, qui occupe les deux premières heures du voyage à manger un bon kilo de fromage coupé en lamelles. Ensuite, d’un arrêt à l’autre, elle s’achète un sandwich ou un chachlyk. A Apcheronsk, elle s’offre une canette de bière d’un demi-litre qu’elle siffle en deux gorgées, tout en pestant contre la chaleur écrasante.

Nous avons retrouvé les Tcherkesses du Kosovo

A n’importe quelle heure du jour et de la nuit, les larges rues de Maykop paraissent vides. Cette petite ville de maisons basses compte à peine plus de 100.000 habitants. En cherchant bien, on peut trouver à Maykop deux hôtels, trois restaurants, un café Internet et, dominant la vaste esplanade du Soviet suprême, une grande statue de Lénine. Certains édifices ont été rénovés, comme l’immense Philharmonie, et la ville compte aussi une importante construction nouvelle : une grande mosquée, qui abrite également l’administration religieuse des musulmans de la République des Adyguéens et du Territoire de Krasnodar.

La République des Adyguéens n’était autrefois qu’une région autonome de Russie. Elle a été érigée au statut de république autonome en 1993. C’est un sujet de la Fédération de Russie, administrativement rattaché au Territoire de Krasnodar. On est déjà dans le Caucase, mais pas encore dans la montagne. Depuis Maykop, la steppe immense s’étend vers le nord, des collines fertiles descendent vers le Kouban.

La majorité de la population est russe, principalement d’origine cosaque. Les Adyguéens ne représentent qu’environ 20% des 450.000 habitants de cette petite république. Le terme d’« Adyguéen » correspond à celui de « Tcherkesse ». Plus exactement, toutes les tribus tcherkesses – y compris celles qui vivent aujourd’hui dans les républiques autonomes voisines de Karatchaevo-Tcherkessie et de Kabardino-Balkirie se définissent comme « adyguéennes ». Le nom de « Tcherkesses » est un exonyme, donné par les Russes. Ces différentes tribus parlent différents dialectes de la langue adyguéenne. Autrefois, avant la conquête russe, le territoire adyguéen – ou tcherkesse – s’étendait des rives de la mer d’Azov à celle de la mer Noire, mais le colonisateur russe a massacré ou expulsé ce peuple. Des tribus entières ont disparu, et l’immense majorité des Tcherkesses survivants a fui vers les territoires ottomans, certains d’entre eux prenant la route des Balkans.

Le destin des muhacir

« Nos ancêtres ont marché près d’un an, depuis la Bulgarie, en butte à l’hostilité des populations locales, avant de s’installer au Kosovo », raconte Isak Cej, revenu vivre en République des Adyguées en 1998. « Quand nos ancêtres ont découvert le site de Donje Stanovce, ils ont tout de suite compris que c’était une bonne terre, où l’on pouvait vivre. Ils se sont entendus avec les Serbes du village voisin de Prilužje, et ils ont créé un village, sur le modèle des aouls du Caucase. Il y avait plus de 100 maisons tcherkesses dans ce village, et nous avons toujours vécu en paix avec nos voisins ». Les Tcherkesses se sont établis dans plusieurs villages de la plaine du Kosovo, entre Mitrovica et Pristina. Au début du XXe siècle, la communauté était forte de plusieurs dizaines de milliers d’âmes.

Isak Cej reconnaît qu’il a beaucoup contribué à l’idée d’un retour sur la terre des ancêtres, même si la dégradation de la situation au Kosovo fut, bien sûr, l’élément déterminant.

Les Tcherkesses du Kosovo ont toujours conservé leur bien le plus précieux, leur langue, transmise de génération en génération. Par contre, toutes les relations entre l’Empire ottoman et l’Empire russe sont restées bloquées jusqu’à la Première Guerre mondiale et, pense Isak Cej, « un véritable tabou a empêché les réfugiés de parler du pays d’origine, ravagé par la colonisation russe : ainsi, nous ne savons pas exactement de quel village nous venons ». Après la chute des deux Empires, les contacts sont redevenus possibles et, dans les années 1920, le village de Donje Stanovce a même accueilli plusieurs Tcherkesses qui avaient combattu dans les armées blanches du général Denikine, durant la guerre civile russe. La petite société tcherkesse du Kosovo participait d’un vaste réseau diasporique allant jusqu’en Turquie et même jusqu’à Paris.

« Durant la Deuxième Guerre mondiale, plusieurs hommes de notre village sont partis se battre dans la division SS Prince Eugène, dans l’espoir de chasser enfin les Russes du Caucase », explique Isak Cej. A l’époque, le village de Donje Stanovce, dépendant de la commune de Vučitrn/Vushtrri, se trouvait dans la zone d’occupation allemande du Kosovo…

Après-guerre, les relations entre les différents segments de la diaspora se sont maintenus, tandis que le monde tcherkesse s’élargissait encore, avec l’émigration vers l’Allemagne. Dans la Yougoslavie titiste, les Tcherkesses furent reconnus comme une minorité nationale jusqu’au début des années 1960, avant de disparaître des statistiques officielles. La survie identitaire de la petite communauté était désormais menacée. Isak Cej a étudié le théâtre au Conservatoire de Pristina, mais il n’a jamais pu jouer au Kosovo : « obtenir un emploi dépendait des clés nationales. Mes professeurs me l’ont dit : pour être engagé, il aurait fallu que je me déclare albanais… Mais pourquoi le faire ? Je suis Tcherkesse, pas Albanais… »

Son fils Alkes, comme tous les jeunes Tcherkesses de Donje Stanovce a commencé ses études à l’école primaire albanaise du village, avant de fréquenter l’école serbe de Prilužje, au début des années 1990, quand la société du Kosovo s’est scindée en deux et que les écoles albanaises sont devenues illégales. Isak Cej ne veut guère parler des années 1990, et des lourdes pressions qui ont commencé à peser sur le peuple tcherkesse du Kosovo : « chacun nous enjoignait de choisir un camp. Nous étions musulmans comme les Albanais, mais nous avions de très bonnes relations avec nos voisins serbes de Prilužje »… Les Tcherkesses n’ont pas choisi de rallier les « institutions parallèles » mises en place par les Albanais, ce qui leur a valu une dangereuse réputation de « collaborateurs » des autorités serbes. Et, en 1998, la perspective du « retour » dans le Caucase a pu se concrétiser.

Retour sur la terre des ancêtres

L’opération de « rapatriement » des Tcherkesses du Kosovo a été montée par les autorités de la République des Adyguéens, avec le soutien de celles de la Fédération de Russie. Un ardent patriote a joué un rôle crucial dans cette aventure, Gazi Chemso, aujourd’hui ministre de la Culture de la République autonome.

Tous les peuples caucasiens nourrissent en effet le rêve d’inverser les conséquences démographiques de la catastrophe de 1864, ce qui supposerait de faire revenir massivement les descendants des muhacir chassés en Turquie. Quelques uns ont répondu à l’appel, mais bien peu – « peut-être un millier de Tcherkesses dans tout le Caucase », soupire amèrement l’historien Nihat Berzedie, lui-même venu de Turquie pour vivre à Maykop. Il est vrai que les pauvres républiques post-soviétique autonomes du Caucase ont peu à offrir : l’économie demeure sinistrée, et le spectre de la guerre menace toujours, de la Tchétchénie à la Géorgie…

Pour les Tcherkesses du Kosovo, l’heure était pourtant venue de tenter l’aventure. Le village de Donje Stanovce a été directement touché par les premiers combats du printemps 1998 au Kosovo, violences et enlèvements étaient devenus monnaie commune.

Binas Cej, un neveu d’Isak, qui habite dans la maison voisine, se souvient du voyage et de l’arrivée à Maykop, le 1er août 1998, quelques jours avant qu’il ne fête son seizième anniversaire. « Nous avons d’abord été hébergé dans un immeuble collectif géré par le Comité pour les rapatriés, dans le centre de Maykop, au 133, rue Lénine. Deux ans plus tard, nous avons pu emménager dans nos nouvelles maisons de l’aoul de Mafekhabl. Toutes ces maisons ont été entièrement financées par le gouvernement adyguée ».

Cet aoul situé à quelques kilomètres de Maykop compte aujourd’hui 21 maisons, vastes et bien bâties, disposant toutes d’un grand jardin. Le village possède aussi une petite mosquée – construite par un Tcherkesse de Naltchik, en Kabardino-Balkirie, se souvient Binas. « Il n’avait pas d’argent, mais il est venu nous demander si nous voulions une mosquée. Nous avons dit oui, et il l’a construite lui-même, en travaillant de ses mains, par solidarité. Pourtant, nous ne sommes pas très religieux et la mosquée est souvent vide ».

Au 133, rue Lénine, quelques familles vivent toujours dans le centre collectif, principalement des personnes âgées, et un petit bureau est supposé répondre à tous les besoins particuliers des rapatriés. Dans la salle d’attente, on peut voir un plan du village de Mafekhabl, tel que les autorités adyguées l’avaient imaginé : l’aoul aurait dû compter plusieurs centaines de maisons, disposer d’un centre administratif, d’un centre culturel, d’une école, d’un centre commercial… Le retour n’a concerné que quelques dizaines de familles, et le village est resté bien plus modeste, mais l’effort consenti demeure notable, à l’échelle des moyens de la République adyguéenne.

Binas avait commencé ses études en albanais avant de les poursuivre en serbe. Arrivé à Maykop, il a dû se mettre au russe, l’adyguéen qu’il parle en famille ne lui permettant pas de poursuivre ses études ni de s’intégrer dans son nouvel environnement. « Le plan de retour prévoyait un an de cours de russe pour les nouveaux arrivants, mais j’ai préféré m’inscrire tout de suite à l’école secondaire. Le russe est venu tout seul », explique le jeune homme.

« Ici, l’horizon est infini »

Binas a pu s’inscrire à la Faculté de médecine de Krasnodar et poursuivre une spécialisation en chirurgie faciale. Il vient d’être embauché comme chirurgien à l’hôpital de Maykop. Pour lui, la Russie est le pays de tous les possibles. « Au Kosovo ou en Serbie, les étudiants n’ont jamais l’occasion de passer aux travaux pratiques. Ils étudient dix ans dans les livres, sans rien savoir faire. Dès le début de mes études, j’ai commencé à opérer, et j’ai eu les meilleurs professeurs. Certains avaient enseigné à Paris ou aux USA », explique fièrement Binas, en faisant défiler sur son téléphone portable des photos de lourdes opérations de chirurgie faciale.

Son frère est juriste, lui aussi a trouvé un emploi. Le fils d’Isak Cej est directeur technique de la principale entreprise de travaux publics de Maykop. Tous les jeunes Tcherkesses du Kosovo semble s’être admirablement intégrés dans leur nouveau pays. « Seuls les vieux conservent la nostalgie du Kosovo », assure Binas. « Mon père ne parle toujours pas russe. Il ne comprend que l’adyguéen, le serbe, l’albanais et le turc ».

Les Tcherkesses de Maykop suivent toutefois avec attention les événements qui se déroulent au Kosovo, et ils ont conservé leur nationalité serbe. « Avec mes deux passeports, le serbe et le russe, je peux voyager partout », se réjouit Binas. Isak Cej a aussi des nouvelles de Donje Stanovce par son frère, émigré en Allemagne, du côté de Karlsruhe, qui se rend fréquemment au Kosovo. « Quelques Tcherkesses sont restés au village, mais ils n’osent pas se déclarer tels, ni même parler l’adyguée dans la rue, et toutes nos maisons ont été occupées par des Albanais. Nous savons qui y habite, mais nous ne pouvons rien faire ».

Binas assure que son frère est « très serbophile ». « Quand Goran Bregović est venu donner un concert à Krasnodar, tous les jeunes Tcherkesses de Maykop y sont descendus », se souvient-il. « Quelle fête cela a été ! »

Isak Cej est moins enthousiaste. « Ici, c’est la terre de nos ancêtres, mais durant six générations, les nôtres ont vécu au Kosovo, qui est aussi notre pays ». Lui-même n’a pas pu trouver de travail. « Quand je suis arrivé à Maykop, on m’a proposé de travailler au théâtre russe, mais je ne parlais pas assez bien la langue. Ensuite, on m’a proposé un autre emploi au théâtre adyguéen, mais le salaire n’était que de 100 dollars par mois : comment aurais-je pu faire vivre ma famille avec cette somme ? J’ai préféré m’installer ici, au village, et cultiver le jardin pour nourrir les miens ». Isak est justement fier de cet immense jardin, sûrement le plus beau du village, l’objet de tous ses soins. Il possède près de 40 arbres différents et tente sans cesse d’acclimater de nouvelles plantes. Il montre ses espèces balkaniques ou sibériennes. Il a même réussi à faire pousser un beau figuier, alors que les températures tombent à moins 40 degrés l’hiver à Maykop. Il tente désormais d’acclimater des oliviers. « Nous avons des fruits et des légumes durant neuf mois de l’année », se réjouit-il.

Isak montre la plaine immense qui s’étend derrière l’aoul de Mafekhabl. « Ici, l’horizon est infini. Au Kosovo, nous étions tous serrés les uns contre les autres. Ici, tout est grand », explique-t-il. « Il y a quelques années, des représentants du ministère de l’Agriculture sont venus admirer mes courges. Il n’en avait jamais vu d’aussi grosses, mais ils ont été surpris par la façon dont je les plantais, en rangs serrés. Au Kosovo, nous sommes habitués à utiliser le moindre centimètre carré de terre, tandis qu’ici, l’espace ne se compte pas. Vivre à l’étroit a aussi marqué nos mentalités, nos enfants verront certainement le monde d’une autre manière »…

Isak est un érudit, qui a travaillé avec Georges Dumézil sur la langue adyguéenne. Il n’a jamais pu faire son métier de comédien, ni à Pristina, ni à Maykop, et il observe la steppe en philosophe, tout en cultivant ses légumes. Revenir au Kosovo ? Pour lui, la question ne se pose pas, malgré toutes les difficultés de l’adaptation dans ce nouveau pays. En partant du Kosovo, Isak avait emporté son bien le plus précieux : un berceau amené au Kosovo par les réfugiés du XIXe siècle. Ce berceau a abrité tous les enfants des générations successives de la famille qui sont nés au Kosovo, avant de revenir dans le Caucase. Isak l’a offert au Musée national de Maykop. Les Tcherkesses du Kosovo ont peut-être retrouvé le « berceau » de leur peuple en République des Adyguéens.

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Un si long chemin vers la Russie…

La Russie est le plus grand pays du monde. Encore faut-il pouvoir y pénétrer. Avant de quitter la France, au mois de janvier, nous avions fait des demandes de visa à Moscou pour l’équipage du Vetton 3 et même négocié avec les sympathiques fonctionnaires de l’ambassade de retirer les précieuses autorisations au consulat russe de Trabzon, en Turquie… Une fois nos visas en poche, nous avons pris le chemin de la Géorgie en espérant que, peut-être, nous trouverions un moyen de rallier Sotchi depuis Batoumi. Le chemin vers la Mère Russie s’est avéré un peu plus compliqué.

L’inconnue du Batoumi express

Au retour d’Abhkrazie, laissant notre ami David à la gare des bus de Zugdidi, notre première intention est de revenir à Batoumi où, parait-il, un ferry dessert Sotchi deux fois par semaine. Quelques heures de marchroutka (minubus), et nous voilà de retour dans la station balnéaire géorgienne, avec l’impression de rentrer à la maison. Lala, chez qui nous avions logé quelques jours auparavant, nous sert immédiatement le café en nous accueillant comme de vieux amis. Pata, son mari, nous salue d’une poigne ferme en remontant ses bretelles. Désormais membres de la famille, nous avons la charge de garder la maison en l’absence des propriétaires qui partent le soir même voir des cousins du côté de Koutaïsi. Nous restons donc en compagnie du chat Kote, un jeune matou roux, en savourant les charmes d’une soirée de printemps sur la terrasse de notre maison du vieux Batoumi. Pata nous a montré où se trouvaient les réserves de vin blanc et rouge, nous invitant à nous servir librement…

Le départ est prévu pour le lendemain à dix heures à la gare maritime de Batoumi, où l’on nous a assurée qu’il restait des places pour Sotchi, mais pourrons-nous monter à bord ? Officiellement, toutes les liaisons sont pourtant interrompues entre la Géorgie et la Russie depuis le conflit de l’été 2008. Le bateau fait donc pour la forme une escale administrative à Hopa, en Turquie, pour rallier ensuite la Russie.

C’est d’un pas décidé que nous nous rendons au petit matin dans la belle gare portuaire d’architecture soviétique de Batoumi pour attraper le Batoumi Express, le nom de la vedette rapide qui assure cette liaison semi-clandestine avec la Russie. De fait, des billets sont encore disponibles, mais seulement pour les ressortissants géorgiens. Suivant les directives d’une quelconque ordonnance administrative, les policiers russes refouleraient tous les voyageurs étrangers à l’arrivée à Sotchi. Le propriétaire du bateau est aussi navré que nous : il perd des clients, et se répand en injures contre la Russie, « pays de voyous »… Peu confiant dans notre capacité à pouvoir négocier avec les fonctionnaires russes, nous préférons envisager d’autres solutions. En l’occurrence, elles sont réduites. La première consiste à se rendre en Azerbaïdjan pour pénétrer ensuite en Fédération de Russie via le Daghestan. Outre des temps de voyage considérables, cette option a aussi l’inconvénient d’être relativement dangereuse, et nous ne tenons pas particulièrement à faire la une du 20h après avoir été enlevés par une obscure guérilla locale. La deuxième solution, bien plus réaliste, consiste à retourner en Turquie, à Trabzon, pour prendre un ferry régulier pour la Russie. Quelques minutes de négociations sont suffisantes pour convaincre un taxi de nous conduire en Turquie.

Dans les voyages, il est toujours appréciable de pouvoir s’arrêter quelques jours pour souffler dans un endroit accueillant. Reprendre des forces physiques, reconstituer son influx nerveux et se remettre en condition pour découvrir… Pour nous qui sommes partis depuis trois mois, revenir sur nos pas est aussi une certaine forme de repos. A Trabzon, nous avons nos habitudes, nous saluons le garçon à la réception du confortable hôtel Sağiroğlu, nous connaissons les bonnes gargotes et les endroits où boire une bière devant la finale de la Ligue des Champions… Nous croisons d’ailleurs dans l’escalier du Efes Pub un des camarades luxembourgistes avec qui nous avions banqueté, et un peu abusé du yeni rakι, lors de notre premier passage à Trabzon. Ne parlant pas turc, nous avons toujours autant de mal à communiquer mais un sourire, quelques rires et une poignée de main suffisent.

Des tomates et des corans

L’embarquement sur le ferry en direction de la Russie est prévue à 22H. Dans la salle d’attente, les voyageurs arrivent lentement, souvent chargés de gros paquets remplis de vêtements bon marché qui seront écoulés en Russie. Le commerce à la valise est toujours en vogue sur les côtes de la Mer noire. Quelques vieilles femmes voilées, beaucoup d’hommes à la mine tirée, un couple de jeunes touristes russes égarés et un club de karatékas turcs allant faire une compétition en Russie sont du voyage. Une scène de drague s’improvise entre un Turc d’une trentaine d’année et une jeune Russe qui semble faire régulièrement la navette entre les deux pays. Des regards, une discussion discrète ponctuée de sourires et un échange de numéros de téléphone. A cette heure, et dans ce quartier du port où pullulent les bars à hôtesses, dans la lumière blafarde des néons, la scène a quelque chose de touchant.

A l’écart, dans le fond de la salle, une dizaine de jeunes gens à l’allure svelte et sportive fait bande à part. Survêtements, sandales, pour certains une calotte musulmane sur la tête, le groupe semble extrêmement soudé. Deux hommes un peu plus âgés, visiblement les leaders, conversent avec leurs « élèves » en russe et dans une langue caucasienne que nous n’avons pu identifier. Où vont ces jeunes ? De quelle région sont-ils originaires ? Nous ne réussirons jamais à la savoir malgré nos discrètes tentatives d’approche. A la douane turque, les policiers suspicieux font ouvrir un des lourds ballots que transportent ces hommes. Il est rempli de Corans. De fait, en comptant 50 ouvrages par paquet, c’est plus de 1.000 livres saints qui sont transportés depuis la Turquie vers le Caucase russe.

Le Trabzon Shipping, notre bateau, est accueillant et convivial malgré son âge avancé et sa décoration intérieure surannée d’un bleu-gris assez morose. Le bâtiment est enregistré en Moldavie, un État qui ne possède pas de façade maritime hormis un accès de quelques centaines de mètres sur le Prout, affluent navigable du Danube… Ce minuscule accès la mer est coincé entre l’Ukraine et la Roumanie, à Giurgiuleşti, une bourgade que le gouvernement moldave veut transformer en dynamique zone franche. A bord, toutes les consignes de sécurités sont inscrites en grec, mais l’équipage est turc. Autrefois, ce petit ferry devait sûrement desservir des îles grecques… A l’arrière du navire, une vaste salle commune permet aux voyageurs de rassembler, de partager un repas ou de s’affronter au tavla (backgamon).

Une fois embarqué, et après avoir sagement bu un petit coca en jouant aux dames, nous pensions aller nous coucher en attendant que le ferry appareille. C’était sans compter sur nos voisins de cabine qui, nous ayant vu traverser la salle commune, nous hèlent et nous invitent à leur table. Les deux hommes, des Géorgiens d’une trentaine d’année, partagent avec nous un poulet, quelques tranches de pain et sortent de leur sac une bouteille en plastique facilement identifiable. Nous savons à quoi nous attendre et nous comprenons vite que la soirée sera plus longue que prévue. De fait, le récipient contient de la chacha, de l’alcool de raisin. Maintenant que nous sommes leurs hôtes, nous nous devons de faire honneur à nos nouveaux amis et aux produits qui nous sont offerts… D’un geste lent et solennel, Guia, le plus bavard des deux, lève son verre et, en bon tamada, entame le premier toast. « Au destin et à ses surprises, qui nous a fait nous rencontrer ce soir, à bord de ce bateau… » Les deux compères, originaires de Koutaïsi, sont tous les deux employés sur des chantiers en Russie. Ils ont les traits marqués et les mains calleuses des ouvriers qui travaillent dur pour ramener quelques sous au pays.

Après plusieurs verres, et alors que le volume sonore commence à monter, nous sommes rejoints à table par Ala, une Kirghize qui buvait son thé à la table voisine. « Je suis musulmane », nous avertit-elle immédiatement, tout en acceptant un verre d’alcool. La discussion est vive, saute d’un sujet à un autre. « A quelle heure part le ferry ? », demandons-nous naïvement. Des sourires. « Une fois, je suis resté bloquée trois jours à quai » souffle Ala, une habituée de la ligne. « Ne vous inquiétez pas, vous aurez le temps de profiter de nos bouteilles », ajoute Guia. Nous restons coi, le breuvage qui nous est proposé est certes très goûteux, mais nous devons arriver en Russie pour avoir le temps de travailler avant l’expiration de nos visas. Que faire ? Les passagers du bateau semblent s’être depuis longtemps résignés aux facéties des administrations turques et russes, aux aléas climatiques ou aux problèmes mécaniques… Autant profiter de la discussion. « Les hommes kirghizes ne savent pas boire, ils ne consomment que du koumis, du lait de jument fermenté, et dès qu’ils boivent de la vodka, ils tombent comme des mouches », lance sentencieusement notre amie kirghize, « contrairement aux Géorgiens et aux Russes qui savent boire ».

Au fil des heures, le navire semble de plus en plus ressembler à une Union Soviétique en miniature. Les jeunes musulmans caucasiens ont squatté les tables du fond de la salle commune, déballant leurs réserves de nourriture, des babas russes essaient de dormir, tandis que quelques Turcs continuent imperturbablement à jouer au tavla. A notre table, la discussion tourne autour des possibilités d’obtenir des visas de travail en Russie… Entre Kirghize et Géorgiens, s’établit une fraternité de provinciaux de l’ancien Empire.

Un verre de trop et cela serait le naufrage, nous quittons la table au milieu de la nuit pour regagner nos couchettes. D’ailleurs, le navire ne tardera pas à larguer les amarres durant notre sommeil et nous aurons le plaisir de nous réveiller au milieu de la mer, chose qui ne nous était plus arrivée depuis plusieurs semaines. A bord, la vie s’organise, certains s’obstinent à jouer durant des heures, d’autres passent l’essentiel de leur temps à dormir. Les femmes préfèrent pour la majorité rester dans leurs cabine. Les jeunes musulmans s’apostrophent en rigolant. Nos voisins géorgiens se font aujourd’hui plus discrets, la soirée de la vieille a laissé des traces…

En fin de journée, nous touchons au but, les côtes russes sont en vue, mais le bateau est contraint de mouiller au large de Sotchi durant plusieurs heures sans pouvoir accoster. En attendant que les formalités administratives soient résolues, les marins turcs, pragmatiques, taquinent le poisson depuis pont du bateau, au large du port de Sotchi. Le pilote du port finit par arriver. Nous accostons, mais quand pourrons-nous enfin descendre ? Les policiers russes qui sont montés à bord tamponnent un grand nombre de documents…

Vers 20h, au terme de près de 24 heures de voyage, nous touchons enfin le sol russe. Outre des journalistes, des ouvriers, des karatékas, de jeunes musulmans, des vieilles femmes et des Corans, le ferry transportait aussi des tonnes de tomates. C’est probablement pour attendre leur chargement que nous sommes restés des heures à quai à Trabzon. En Mer Noire, tout s’échange et tout se vend. Si l’on s’y fait parfois la guerre, cette mer est un lac où l’on commerce et où l’on communique…

Abkhazie

En Abkhazie, les traces de la guerre sont partout, mais c’est dans le district de Gal(i) qu’elles sont le plus visibles. Gali, ville géorgienne située à quelques kilomètres seulement de la rivière Ingouri – les Abkhazes, bien sûr, suppriment le « i » final. Gal, donc, n’est plus qu’un grand village où les gens survivent dans des petites maisons rafistolées, tandis que tous les édifices publics sont des amas de ruines. On a l’impression que la guerre a cessé hier et peut reprendre à tout moment, alors que les derniers combats remontent à 1994.

Depuis, certes, il y a eu des infiltrations régulières de combattants géorgiens, les « partisans », que les Abkhazes appellent « mercenaires ». Notre taxi nous rassure : depuis quelques années, le calme règne et, même en 2008, durant la courte guerre d’Ossérie du Sud, il n’y a pas eu de combats ici. Les dernières tentatives géorgiennes de pénétration en Abkhazie se sont concentrées sur les gorges de Kodori, dans les montagnes, plus au nord.

Notre chauffeur de taxi est un patriote abkhaze. Il a combattu durant la guerre, près de sa ville d’Ochamchire, entre Gal et Soukhoum. Il nous montre les positions qu’occupaient les deux camps, il nous raconte les coups de main qu’il effectuait contre les Géorgiens qui tenaient la voie ferrée… Son frère a été tué à la guerre. La discussion devient forcément politique : après avoir repoussé les Géorgiens, les Abkhazes ne craignent-ils pas de tomber sous la coupe des Russes ? Notre homme ne dément pas le risque, il déplore que les Russes soient déjà si massivement présents sur le littoral, mais que faire ? « Ah, s’exclame-t-il, si la Géorgie avait été moins bête, elle aurait dû reconnaître la première l’indépendance abkhaze, et alors, ensemble, quelle pâtée nous aurions mise aux Russes ! »…

En Abkhazie, on parle (aussi) abkhaze

Oui, mais on ne refait pas l’histoire. L’Abkhazie, riche d’un long et prestigieux passé, a été intégrée par les bolchéviques à la Géorgie en 1921, avec le statut de République autonome, qu’elle a conservé jusqu’en 1991. Staline et Béria, tous les deux Géorgiens, ont favorisé une politique de « géorgisation » de l’Abkhazie, passant par l’implantation de très nombreux colons. En conséquence, les Abkhazes sont devenus nettement minoritaires sur leur propre terre (17% en 1991), où vivaient aussi, outre des Géorgiens, des Arméniens, des Russes, des Grecs, des Juifs, etc.

Dès 1989, les Abkhazes veulent renforcer la souveraineté de leur république, tandis que la « question abkhaze » devient l’enjeu de toutes les manipulations politiques en Géorgie. Le 14 août 1992, Edouard Chevarnadze, qui vient de reprendre le pouvoir à Tbilissi, envoie ses milices, les redoutables Mkhodrioni, à l’assaut de l’Abkhazie, prenant rapidement la capitale, Soukhoum. Les Abkhazes opposent une résistance acharnée, sans autre aide que celle de quelques volontaires « montagnards », principalement venus de Tchétchénie. En effet, dans un premier temps, les Russes n’apportent aucune aide à l’Abkhazie, et soumettent même le territoire à un rigoureux blocus. Le revirement de politique de Moscou changea bien sûr radicalement la donne, et les forces russes eurent vite raison des Géorgiens. Ces derniers peuvent donc dire que les Russes leur ont pris l’Abkhazie, tandis que les Abkhazes se rappellent qu’ils ont d’abord résisté seuls… Quoi qu’il en soit, le bilan est terrifiant : plus de 8.000 morts et un territoire entièrement ravagé, alors que l’Abkhazie ne comptait que 400.000 habitants… Aujourd’hui, l’Abkhazie revendique 250.000 habitants sur un territoire de 8.600 kilomètres carrés, et les Abkhazes représenteraient environ 45% de la population totale de l’Etat.

Autre conséquence majeure de la guerre : la grande majorité des Géorgiens ont fui l’Abkhazie ou en ont été chassés, s’entassant d’abord à Zougdidi. Comme toujours en pareil cas, les chiffres sont contestés, gonflés ou minimisés, mais on peut estimer qu’au moins 200.000 Géorgiens ne vivent plus en Abkhazie. Notre taxi établit deux distinctions : les Géorgiens « qui n’ont pas de sang sur les mains » peuvent revenir, mais pas ceux qui ont combattu… Et puis surtout, il distingue les Mingrèles du district de Gal(i) et les colons venus de toute la Géorgie au cours du XXe siècle, auquel il ne reconnaît aucun droit au retour.

Beaucoup de Mingrèles vivent toujours à Gal(i), cette ville fantôme, cet amas de ruines, dans des conditions qui s’apparentent à celles d’un ghetto. Mais il est vrai qu’ils vivent sur le territoire abkhaze, qu’ils n’en ont pas été chassés et qu’ils peuvent se rendre à peu près librement en Géorgie. Plus tard, à Soukhoum, nous aurons de longues discussions avec Viatcheslav Chilikba, le conseiller diplomatique de la présidence abkhaze. L’homme, qui a longtemps représenté son petit pays non reconnu en Europe occidentale, est intelligent, modéré, souvent convaincant. Son discours ne laisse filtrer de la haine que lorsqu’il évoque les Mingrèles de Gal(i) : « pourquoi vont-ils faire leurs courses en Géorgie ? Comme si l’on ne trouvait pas tout ce que l’on veut en Abkhazie ! En fait, ils vont à Zougdidi pour toucher des aides sociales… Ils ne sont pas réfugiés, puisqu’ils vivent chez eux, à Gal, mais ils sont toujours enregistrés comme personnes déplacées par les Géorgiens, pour gonfler les chiffres »… Ce n’est sûrement pas faux, mais faire du shopping dans la ville fantôme de Gal(i) doit relever de l’exploit, et l’on comprend que les habitants du lieu aillent faire leurs emplettes au marché de Zougdidi, quitte à devoir ensuite franchir, lourdement chargés de sacs et de paquets, le pont.de l’Ingouri…

Aujourd’hui, après cette tragique guerre de 1992-1994, l’Abkhazie est indépendante. Cette indépendance est reconnue par la Russie depuis août 2008. Trois autres Etats ont emboîté le pas à Moscou : le Nicaragua, le Venezuela et l’île Nauru. L’Abkhazie est aussi bien sûr reconnue par la petite communauté des Etats non reconnus : l’Ossétie du Sud, la Transnistrie, la République turque de Chypre du Nord, la Gagaouzie…

Cette petite Abkhazie – Apsny en langue abkhaze, ou « pays de l’âme » – seul Etat « caucasien » ou circassien, est une immense fierté pour tous les Tcherkesses du monde, pour tous les descendants des muhacir, les réfugiés caucasiens chassés lors de la conquête russe. Nous l’avions compris dès notre passage en Turquie. Beaucoup de nos amis tcherkesses, parfois très anti-russes, arborent volontiers des fanions ou des portes-clés aux couleurs du drapeau abkhaze : bandes vertes et blanches et une main rouge dans l’angle supérieur. Une main ouverte aux amis ou prête à frapper les ennemis, nous a-t-on expliqué à Istanbul.

Leon Colm, auteur du seul ouvrage récent en français consacré à l’Abkhazie (Improbable Abkhazie. Récits d’un Etat-fiction, Paris, Autrement, 2009), écrit très justement : « En tant que république autoproclamée, l’Abkhazie est vue au mieux comme un régime criminel, au pire comme un no man’s land. Invisible dans la cartographie officielle, l’Abkhazie vit dans une fissure de notre géographie politique. Les Abkhazes ont créé un Etat dans un pays ravagé par la guerre, dans un coin isolé de la Mer Noire. Depuis, tout est figé. Un simulacre de pourparlers a lieu sous les bons auspices de l’ONU pendant qu’une guerre officieuse continue sur la ligne de front. Et malgré la pression du monde entier pour que cet Etat disparaisse, l’Abkhazie survit ». Nous aussi, nous voulions essayer de découvrir, avec le moins possible d’a priori, la réalité de cet improbable Etat.

Depuis Gal(i), nous avions roulé près de deux heures pour atteindre Soukhoum, la capitale distante d’une centaine de kilomètres de la frontière. Nous avons traversé des villages abandonnés, d’autres où la vie reprend peu à peu, dépassé d’anciens sanatoriums soviétiques abandonnés, peu à peu dévorés par la luxuriante végétation subtropicale du littoral abkhaze. Après Ochamchire, nous avons croisé une colonne de blindés russes. Le port d’Ochamchire abrite en effet la base des garde-côtes russes, qui veillent à la sécurité maritime de l’Abkhazie, toujours soumise à un blocus par la Géorgie… En abordant les faubourgs de Soukhoum, il y a toujours des ruines, des façades rongées par les éclats d’obus, car la guerre a été particulièrement rude dans la capitale, mais la vie semble reprendre ses droits : les immeubles sont habités, des petits commerces poussent partout. Soukoum compterait aujourd’hui quelque 60.000 habitants, et concentre les institutions essentielles de l’Etat, l’Université, etc.

Partout, des monuments rappellent la mémoire des combattants tués avec, parfois, une bouteille ouverte posée à côté.

Nous nous logeons dans une rue qui donne sur le front de mer, en plein centre. La mère de notre logeuse, qui nous accueille, nous embrasse en nous assurant que « maintenant, tout est calme ». Elle parle longuement en abkhaze avec notre chauffeur. En effet, en Abkhazie, on parle abkhaze. Même si le russe est la lingua franca permettant la communication entre les membres des différents groupes nationaux, les Abkhazes, entre eux, à la maison, au téléphone, dans les cafés, parlent abkhaze. Il est utile de le rappeler à ceux qui prétendent, sans savoir, que « l’Abkhazie n’existe pas » (non plus que les Abkhazes et leur langue).

La ville de Castor et Pollux

Nous partons vite nous promener à la découverte de cette minuscule capitale. Le bâtiment le plus impressionnant est sûrement le port, surplombé d’un immense drapeau abkhaze qui domine la superbe rade de Soukhoum. Tous les jours ou presque, un cargo arrive de Turquie, malgré l’embargo international. Il suffit, au port de Trabzon, de déclarer que le fret est destiné à Batoumi, puis de graisser la patte de quelques douaniers pour charger dans le cargo qui se déroutera sur Soukhoum. Les gardes-côtes géorgiens ne représentent plus aucune menace depuis que la marine de Tbilissi a été anéantie dans le port de Poti durant la guerre d’août 2008. Nous verrons ces cargos arriver, depuis les fameux cafés du front de mer.

Le site est en effet extraordinaire, et c’est ici que se sont arrêtés les Argonautes à la recherche de la Toison d’or. Selon la légende, en effet, Jason parvint à s’emparer de la Toison d’or après avoir enlevé la magicienne Médée dans son palais de Kuta (l’actuelle Koutaissi). Il prit ensuite la route du retour vers la Grèce, mais le bateau de Castor et Pollux sombra au large de la côte abkhaze, emporté par une tempête, et les Dioscures fondèrent donc la ville de Dioscuria, ancêtre de l’actuelle Soukhoumi.

Il y a d’autres colonies grecques sur le littoral abkhaze, notamment Héraclée, l’actuelle Pitzunda. Strabon a décrit les Abkhazes, qui venaient acheter des produits au comptoir grec, puis remontaient vers les hautes montagnes, les pieds enveloppés de peaux de bœuf munis de clous pour marcher dans les glaciers. Hérodote, pour sa part, a lancé l’hypothèse que les Abkhazes descendraient des Egyptiens – mais toutes les hypothèses ont couru sur l’origine de ce très ancien peuple, qui parle une langue proche de la famille tcherkesse.

Les colonies grecques devinrent romaines, puis les Byzantins et enfin les Gênois s’installèrent sur le littoral abkhaze. Nous avons rencontré le professeur Rezo Katsiya, spécialiste des implantations gênoises au Moyen Âge. Nous le retrouvons en ville, mais il nous entraîne dans son petit bureau de l’Université d’Etat, car il doit valider des diplômes. Rezo Katsiya est volubile, et il appuie ses propos sur des petits dessins qu’il ne cesse de griffonner sur une feuille blanche. « Au XIIIe siècle, s’exclame-t-il, Soukhoum commerçait avec Byzance et Gênes, mais au début du XXIe siècle, nous sommes toujours soumis à un blocus, nous ne pouvons pas légalement acheter de produits à l’étranger, parce que notre pays déplaît à certains… Où est la logique ? »

Après le passage des Gênois, l’Abkhazie fut conquise par les Ottomans au XVe siècle, ce qui entraîna la conversion à l’islam d’une partie de la population, puis elle tomba sous la domination russe en 1810. Rezo Katsiya nous parle longuement de la construction de l’identité abkhaze, loin de tout mythe de « pureté ethnique » : entre les montagnards et les populations du littoral, les échanges ont été constants. « Si tu te considères abkhaze, tu es abkhaze », souligne-t-il. La petite république considère pourtant la démographie comme un problème majeur, et rêve de convaincre les réfugiés partis en Turquie au XIXe siècle de revenir dans la « mère patrie ». Le gouvernement a réhabilité un immeuble pour accueillir ces Abkhazes de Turquie, de Syrie ou de Jordanie, mais bien peu se sont installés à Soukhoum, même si nous aurons l’occasion d’en rencontrer quelques uns.

Le campus universitaire est un vieux bâtiment soviétique endommagé par les combats, mais il domine la rade de Soukhoum et offre beaucoup de verdure. Le cadre n’a rien à envier à celui de beaucoup d’universités françaises. Quelque 10.000 étudiants y poursuivent leurs études, en langue abkhaze et/ou en russe. Dans le hall, un vaste monument rappelle le souvenir des étudiants tués durant la guerre. Gudisa Tskalia, un étudiant en première année de relations internationales, nous sert de guide. Il est originaire de Gudauta, une ville du littoral située à une cinquantaine de kilomètres de Soukhoum, et il rêve de devenir diplomate, pour défendre et représenter son pays à l’étranger… Gudisa a eu l’occasion de passer un an aux USA, une chance rare pour les étudiants abkhazes, bloqués dans leur pays. En effet, les Abkhazes ont les plus grandes peines du monde à obtenir un visa, même quand ils disposent d’un passeport russe. Les services consulaires des pays européens à Moscou refusent presque systématiquement d’accorder un visa aux personnes résidant en Abkhazie. Cette politique d’enfermement d’un peuple entier ne sert certainement pas la cause de la paix, de la démocratie ou de la réconciliation et ne fait guère honneur aux pays européens.

Le port est le fief de Raul Khadjimba, principal opposant en terre abkhaze. En 2005, candidat à la présidence de la République, il avait le soutien officiel de Moscou, mais ce fut Sergueï Bagaptch qui fut élu, infligeant un petit camouflet politique à la Russie. Le président Bagaptch a été largement réélu en décembre 2009, mais il serait parfaitement déplacé de le considérer comme « anti-russe ». Tous les politiciens abkhazes savent qu’il faut trouver des compromis avec l’indispensable et tout-puissant voisin. Les nuances politiques ne portent que sur la nature du « deal » qu’il faut essayer de passer avec Moscou. Pour l’instant, Raul Khadjimba est toujours directeur du port, ce qui est un signe plutôt étonnant de tolérance politique…

Comme si c’était un Etat…

Nous devons nous mettre en règle avec l’Etat abkhaze. Nous découvrons vite les bâtiments modernes des ministères, installés près du front de mer, l’ancien Soviet suprême, qui domine la ville, n’étant qu’une carcasse vide et incendiée. Au département consulaire du ministère des Affaires étrangères, on nous explique qu’il est trop tard pour établir nos visas, et qu’il faut d’abord aller nous acquitter de la somme de 20 dollars par tête dans une banque, et que de toute manière, rien ne presse… Nous ferons le lendemain notre visa, mais nous découvrons vite que « l’Etat abkhaze », s’il peut se montrer tatillon à l’extérieur, est très bon enfant une fois que l’on a pénétré sur son territoire. Ce visa est une jolie vignette que la fonctionnaire de service s’abstiendra de coller sur nos passeports : elle sait bien que cela pourrait nous créer d’insurmontables problèmes en Géorgie – à quoi bon le lui rappeler ? L’Abkhazie se contente de délivrer de jolis documents qui ressemblent beaucoup à des visas, mais s’abstient de les coller sur les passeports. Voici une bonne solution, qui respecte les intérêts et la dignité de tout le monde. Il suffit de faire preuve d’un peu de bonne volonté pour trouver des solutions à tous les problèmes, il suffit de faire « comme si » l’Abkhazie était un « vrai Etat »…

Après notre passage au ministère, nous filons à l’Agence Apsny press, l’agence officielle de la république, qui nous délivre aussitôt des cartes de presse. La directrice d’Apsny press, Manana Gurgulia, a parfaitement compris que l’intérêt de l’Abkhazie est d’aider au mieux les journalistes étrangers, et elle fait son travail avec gentillesse et efficacité, nous arrangeant tous les rendez-vous que nous souhaitons, y compris une interview avec Sergueï Bagapch, le président de la République…

Nous le rencontrerons le surlendemain, dans le beau bâtiment de la présidence, sur le front de mer. L’homme ressemble à un président de la République, son bureau ressemble à celui d’un président de la République, son assistante parle un anglais parfait… Le discours est carré, précis, bien plus professionnel que celui de beaucoup de politiciens balkaniques. Pourquoi le Kosovo serait-il reconnu comme un Etat indépendant et pas l’Abkhazie ? Pourquoi regarder l’Abkkhazie comme un simple pion de Moscou, en négligeant la réalité du peuple abkhaze ? Notre expérience balkanique l’intéresse et son œil s’allume quand nous lui parlons du Kosovo ou du Monténégro.

Nous sommes restés une heure avec le président Bagaptch, mais nous avons eu de beaucoup plus longues discussions avec son conseiller, Viatcheslav Chilikba. L’homme est clair sur deux points essentiels. Non, les réfugiés géorgiens ne peuvent pas revenir, car leur retour signifierait une nouvelle guerre, et oui, les relations avec la Russie sont un sujet difficile. L’Abkhazie réclamait plus de soldats russes que Moscou n’en a finalement déployé. Deux bases militaires et des gardes-frontières, moins de 10.000 en tout, c’est moins, bien moins que la KFOR au Kosovo ou que les armadas américaines en Irak ou en Afghanistan… Mais, souligne Viatcheslav Chilikba, c’est la garantie de sécurité pour l’Abkhazie, dont les habitants peuvent désormais dormir en paix sans redouter une attaque géorgienne.

Et les Russes qui achètent hôtels et villas sur le littoral ? Pour l’instant, ils n’achètent pas grand-chose, car la loi abkhaze interdit les ventes de biens immobiliers à des étrangers. Les Russes doivent donc avoir recours à des hommes de pailles abkhazes, ce qui peut s’avérer périlleux, dans un pays où le cadastre a été détruit et où les droits de propriété sont une notion encore incertaine. Ils peuvent aussi acquérir la nationalité abkhaze, ce qui n’est pas bien difficile. Viatcheslav Chilikba est cependant très fier de nous glisser qu’au marché noir, le passeport abkhaze coûterait plus de 5.000 dollars. Ce passeport est encore virtuel, les maquettes du document venant d’être produites, mais la citoyenneté abkhaze permet de séjourner et même de travailler en Russie, ce qui intéresserait beaucoup d’Arméniens, voire de Géorgiens…

Avec Viatcheslav, la discussion part vite vers la nature de l’Etat abkhaze, clairement conçu comme un Etat national, alors même que les Abkhazes ne représentent toujours pas la moitié de la population. Notre interlocuteur souligne cependant que les droits de toutes les communautés sont garantis, notamment le droit à l’éducation. A Soukhoum, il y a des écoles russes, arméniennes, grecques – mais pas d’écoles géorgiennes.

La question est aussi de savoir ce qu’est l’Etat. Nos interlocuteurs officiels ne nous cachent pas que la question des reconnaissances internationales n’est pas leur principale priorité. Pour eux, il faut avant tout que l’Etat existe, sa reconnaissance n’est qu’une question subsidiaire, même si le problème de l’enfermement et de l’impossibilité de voyager librement est un lourd handicap. Ils suivent avec attention ce qui se passe au Kosovo, et sont tranquillement convaincus que le Kosovo et l’Abkhazie finiront un jour ou l’autre par être pleinement reconnus par la communautés des nations… Pour notre part, nous devons bien reconnaître que l’Abkhazie ressemble autant à un Etat que le Kosovo, même si le petit territoire n’ pas bénéficié des millions d’euros dépensés par l’Union européenne, les Nations Unies ou l’OSCE au Kosovo en pompeux programmes de « democratization » ou « state building »…

Audi ou Mercedes ?

Nous soulignons auprès de Viatcheslav le risque de voir les Russes « coloniser » l’Abkhazie, mais il lève les yeux au ciel. Que faire ? Pour l’Abkhazie, l’essentiel est d’exister… Et, pour l’instant, les touristes russes, que nous croisons dans les quelques restaurants du centre de Soukhoum, ne sont, effectivement, pas bien nombreux… D’après Jean-Didier Roger, un Français établi depuis quelques années en Abkhazie, les Russes seraient toutefois déjà aussi nombreux en ce mois de mai qu’au cœur de la saison l’an dernier…

Jean-Didier et sa femme russe vivent dans un petit appartement d’un immeuble à peu près intact du centre de la ville, juste à côté du jardin botanique et du musée historique. Celui-ci est en cours de restauration. Des ouvriers moldaves travaillent d’arrache-pied. L’Abkhazie attire en effet beaucoup de travailleurs émigrés, des Moldaves, mais aussi des Roumains, des Bulgares, des ressortissants des républiques d’Asie centrale et des Arméniens… Ces derniers viennent grossir la communauté arménienne implantée de longue date à Soukhoum, ce qui ne va pas sans alimenter un racisme latent. « Les Arméniens travaillent beaucoup et savent gagner de l’argent. Du coup, les Abkhazes ne les aiment pas. Eux-mêmes considèrent que le travail n’est pas une activité digne d’eux… » En effet, dans les cafés et les restaurants, les serveurs sont souvent arméniens. « Les Abkhazes sont policiers ou militaires, ils s’occupent de politique et vont manger des chachliks dans la montagne », résume Jean-Didier,

Aujourd’hui, beaucoup d’Abkhazes s’enrichissent en revendant les anciennes propriétés de leurs voisins géorgiens, ce qui n’est assurément pas l’aspect le plus sympathique de la société abkhaze. Et depuis un an, le parc automobile a explosé : dans les rues de Soukhoum, on ne croise plus que des Audi, des Mercedes dernier cri ou de puissants 4×4.

La capitale demeure pourtant paisible. Tout le monde se retrouve auprès des petites échoppes du front de mer, qui servent le meilleur café turc qu’il nous ait été donné de goûter. Les Abkhazes ont en effet une technique particulière : une résistance électrique chauffe un bac de sable dans lequel sont plongées les petites cafetières métalliques. Les habitués viennent prendre leurs petites tasses et s’installent autour des tables et sur les bancs des alentours, sous les arbres, pour discuter, jouer au rami ou aux échecs.

Jean-Didier nous emmène visiter le grand monastère de Novi Afon, le « Nouvel Athos », à une vingtaine de kilomètres de Soukhoum. Il rêve en effet de développer des production artisanales, vin, huiles essentielles, avec le monastère. Nous parlons de ce monastère et de l’Eglise orthodoxe abkhaze dans un article à paraître sur le site du Religioscope, que nous vous invitons à consulter..

Debriefing

La sociabilité abkhaze n’est pas immédiate. Il faut un peu de temps pour que les portes s’ouvrent, et nous devons reprendre la route de la Géorgie, alors que le mari de la ministre de l’Economie veut nous inviter à un pique-nique dans la montagne… Il nous faut en effet revenir en Géorgie : passer la frontière entre l’Abkhazie et la Russie nous permettrait d’arriver directement à Sotchi, mais nous priverait du tampon de sortie du territoire géorgien, gage de tout éventuel retour en Géorgie… Nous repassons donc la frontière et le fameux pont de la rivière Ingouri.

A Zougdidi, notre ami David a réuni quelques étudiants géorgiens originaires d’Abkhazie pour que nous leur racontions le pays qu’ils ont quitté quand ils étaient enfants. Certains reviennent toutefois régulièrement voir des parents restés à Gal(i). Nous devons aussi subir une séance de débriefing avec deux officiers de la mission d’observation militaire européenne (UEMM). Ces observateurs sont au nombre de 70, mais ils ne peuvent pas franchir les frontières de l’Abkhazie et boivent nos paroles avec passion : nous venons du « pays interdit », un pays qui existe pourtant…